LUX
Quand passe, ventre à terre, un cheval indompté,
Dans son galop sans frein semblant avoir des ailes,
On voit souvent jaillir, parmi l'obscurité,
Sous son ongle de fer, des gerbes d'étincelles.
Et toi, pareillement, sombre fatalité,
Coursier qui n'as jamais connu ni mors ni selles,
Sous ton sabot d'acier foulant l'humanité,
Tu réduis, sans les voir, bien des cœurs en parcelles.
Mais de ces cœurs meurtris et broyés sous le choc
Jaillit une étincelle ainsi que sur le roc,
Etincelle éclatante au milieu des ténèbres!
O grands penseurs, frappés par le destin jaloux
Sur notre route obscure, ô martyrs! c'est donc vous
Qui seuls illuminez les profondeurs funèbres!

Je ne regrette pas ma trahison, car mon père trouve la pensée très belle et la facture du sonnet déjà habile; il est tout heureux de voir l'adolescent qu'il aime se révéler poète. Mais cela ne le surprend pas.

Le jeune Nono, félicité de toutes parts, ne m'en veut pas trop de l'avoir dénoncé, et Mme Ganneau a la joie d'entendre dire à Théophile Gautier:

—Je signerais ces vers-là sans hésiter!


Nos meilleures journées étaient celles que nous pouvions passer à la maison, seules avec le père, et elles semblaient lui plaire autant qu'à nous-mêmes. Nous les connaissions d'avance: elles revenaient toutes les quinzaines; la maman sortait, pour faire des visites, déjeuner et dîner chez des amies.

Il était entendu, qu'alors il n'y avait plus d'autorité, qu'on ne grondait pas, qu'il nous était permis de faire ce que nous voulions, de dire toutes les folies qui nous passaient par la tête. Nous n'abusions pas trop de la licence et, en général, nous étions très sages. Par les temps maussades, nous restions dans la chambre du père; tous assis par terre, sur le tapis, étayés de coussins, nous bavardions sans relâche.

Parfois, avec une verve comique, qui nous donnait le fou rire, Théophile Gautier s'amusait à parodier quelque chef-d'œuvre, lui qui prétendait ne rien comprendre aux parodies et qui détestait par-dessus tout la caricature. Mais il voulait prouver que, pour faire un pastiche ou une charge, pour exagérer d'une façon juste la manière ou les traits, dans le sens ridicule, il fallait parfaitement comprendre et avoir beaucoup de talent. D'après lui, jamais les partisans du classique et du poncif n'étaient parvenus à parodier Victor Hugo: les tons rutilants manquaient sur leurs palettes, et, malgré eux, leurs grises platitudes se moquaient plutôt de ce qu'ils voulaient défendre.

Une fois, il nous résuma, en un discours d'une gaieté étincelante, l'œuvre de Paul de Kock!—pour nous épargner, disait-il, la peine de la lire dans un style grossier et bourgeois.—Certes, personne n'a connu un Paul de Kock d'une telle drôlerie et aussi bon écrivain! Quel dommage qu'un phonographe n'ait pas conservé cette étonnante improvisation et que la mémoire du romancier, jadis si cher aux foules, soit privée de l'honneur imprévu d'un tel commentaire!

Cet adorable enjouement était un des plus grands charmes de Théophile Gautier, si chargé de soucis pourtant, si opprimé par la vie. Il lui arrivait bien de se plaindre, et ses lamentations étaient véhémentes, mais rares.