—Je suis jovial et bas bouffon, disait-il parfois, et, comme le grand Rabelais, je trouve que le rire est le propre de l'homme.
De loin en loin, nous entreprenions quelque grand travail, rangement de la bibliothèque ou classement de gravures; nous étions bien vite lassées. Nous remettions tout en tas, et nous entraînions le père au salon pour l'instruire dans la connaissance de la grande musique. Il lui fallait s'asseoir près du piano et écouter la symphonie héroïque, ou la symphonie en la. Il allumait un cigare et se soumettait docilement. Si nous croyions surprendre chez lui le moindre signe de distraction ou un commencement de somnolence, nous changions immédiatement de thème, nous jouions J'ai du bon tabac ou Malbrough s'en va-t-en guerre, mais il n'était jamais pris et protestait tout de suite.
Quand il faisait beau, nous allions, l'après-midi, faire une promenade, presque toujours au Jardin d'acclimatation, dont une des entrées était tout près de chez nous. Munis d'énormes miches de pain, nous visitions nos amis les hémiones, les zébus, les lamas, qui crachent au nez de ceux qui leur déplaisent, les grues couronnées du Sénégal, l'agami, qui fait si drôlement la police des poulaillers, et surtout les kanguroos, si amusants par leur saut ridicule et le fauteuil pliant que forment leurs pattes de derrière.
Jamais nous ne manquions d'aller faire un tour à l'aquarium, auquel Théophile Gautier s'intéressait spécialement, pour voir s'il n'avait pas quelque nouvel hôte. L'apparition des hippocampes, ces délicieux petits chevaux ailés qui semblaient des Pégases en miniature, nous avait enthousiasmés.
Quand cet aquarium avait été inauguré, mon père avait écrit à ce propos un article qui lui avait valu ses entrées permanentes au Jardin,—à lui, à sa famille et à tous ceux qui se présentaient en sa compagnie.
Cet article n'a jamais été recueilli, pas plus que tant de pages remarquables: au moins de quoi faire vingt volumes compacts. J'ai eu grand plaisir à le retrouver et à le relire. On m'accordera que c'est un «reportage», ou même une «variété» scientifique, de qualité peu ordinaire:
La vie mystérieuse qui fourmille sous les eaux semblait devoir rester impénétrable pour l'homme: vie immense, profonde, inépuisable, multiple d'une étrangeté de formes, d'une bizarrerie d'habitudes, qui étonnent l'imagination la plus hardie. Sans doute la science possède la faune et la flore de ces abîmes comblés d'un fluide que nos poumons ne sauraient respirer, mais à l'état inerte, mort, empaillé: les poissons dans l'alcool, les coquilles sur des rayons, les végétaux entre les feuilles d'un herbier....
Dans le demi-jour vitreux et le silence éternel de l'abîme, car les tempêtes les plus violentes ne sont qu'un léger frisson sur l'épiderme de l'Océan, toute une prodigieuse création, qui va du coquillage microscopique, dont il faut trois millions pour remplir un pouce cube, jusqu'à la colossale monstruosité de la baleine, nage, rampe, sautille, s'accroche, s'incruste, s'enchevêtre, s'irradie, sécrète et prépare dans l'ombre les continents futurs, les Amériques de l'avenir, sous les plis de cet immense manteau glauque qui recouvre plus des deux tiers de notre globe.—Ce monde profond, dont l'atmosphère est un liquide d'une acre amertume, et qui n'aperçoit notre soleil que comme une irradiation diffuse, semble à tout jamais fermé à l'homme....
L'aquarium en trahit les mystères: grâce à lui on pourra étudier la vie intime de ces peuples humides; on connaîtra leurs mœurs, leurs habitudes, leurs sympathies et leurs antipathies, car ils habiteront, comme le sage le désirait, une maison aux murailles de verre incapable de garder un secret.
Après avoir franchi un vestibule fort simple, on se trouve, comme au Diorama, dans un large couloir à dessein baigné d'ombre. Le regard se tourne de lui-même vers une suite de tableaux éclairés par un jour de grotte d'azur et d'un effet magique. Rien de pareil ne s'est jamais offert à l'œil humain: c'est le monde tel que le voient les néréides, les sirènes, les ondines, les nixes et les poissons.—Dans la paroi du mur sont pratiquées quatorze cavités ou chambres, en forme de parallélogramme, séparées par des intervalles égaux. Le côté qui fait face au spectateur est fermé par une glace de Saint-Gobain d'une transparence extrême.
Les trois autres faces sont revêtues de plaques en ardoises d'Angers. Une eau douce ou salée, qu'épurent de puissants filtres, remplit ces bacs. Quatre bacs sont consacrés à la vie fluviale, et dix à la vie marine....
Un lit de sable couvre le fond de chaque vivier; des pierres, des fragments de roche que tapissent en partie des plantes aquatiques composent, réfléchis par la surface plane de l'eau comme une glace, des paysages et des cavernes de l'étrangeté la plus chimériquement pittoresque. L'eau en forme l'atmosphère, en dégrade les plans, en azure les lointains. Au bout de quelques minutes, l'illusion est complète. Le sentiment de la proportion se perd, on croit voir les vallées et les montagnes d'un pays inconnu ou plutôt d'une planète nouvelle.... Les pierres deviennent des pics énormes, la moindre anfractuosité de galet une grotte profonde; les cailloux du dernier plan se grossissent en sierras. Les filets de la vallisneria, les touffes de l'anacharis représentent des forêts noyées.—Quant aux poissons, pénétrés de lumière, ils sont d'une translucidité féerique. Ils montent et descendent, se déplacent par de légers mouvements de queue ou de nageoires et comme s'ils flottaient dans l'air le plus limpide; s'ils s'approchent de l'invisible barrière que leur oppose la glace, on dirait qu'ils vont sortir du cadre et s'élancer hors de leur élément....
Quand on arrive aux bacs d'eau de mer, on est saisi tout de suite d'une radicale différence d'aspect. La transparence de l'eau douce est celle du cristal; celle de l'eau de mer est la transparence du diamant: le milieu a complètement disparu, et, sans la crépitation de petites bulles que vient faire à la surface le stillicidium de renouvellement, on pourrait croire qu'il n'y a rien entre l'œil et la paroi opaque de la caisse. Les rochers qui hérissent ces bacs sont plus âpres, plus bizarres de formes, plus fauves de couleur que ceux dont sont formés les paysages d'eau douce. Des fleurs d'une apparence et d'une coloration fantastique adhèrent à leurs flancs.—Ces fleurs sont des polypes, des actinies, êtres singuliers qu'on appelle aussi anémones de mer, à cause de leur ressemblance avec cette fleur; ces anémones se composent d'une sorte de tige ou pied charnu extrêmement contractile, s'épanouissant au lobe supérieur en une couronne de tentacules très délicats qui retombent comme des pétales et dont la bouche de l'animal forme le centre ou cœur.
Ces actinies se déplacent en se laissant rouler par les vagues; l'été, elles se rapprochent des côtes; l'hiver, elles se réfugient aux profondeurs, où les variations de température sont moins sensibles.—Quel prodige! une fleur qui marche et qui mange! Car ces tentacules, pareils à une chevelure soyeuse, saisissent en se contractant les animalcules dont l'actinie fait sa nourriture. Si nous vous disions que ces bacs contiennent en outre l'actinia dianthus, la tealia crassicornus, la bunodes gemmacea, nous ne vous apprendrions peut-être pas grand'chose, et ces noms passablement rébarbatifs n'éveilleraient aucune idée dans votre imagination, à moins que vous ne soyez naturaliste. Mais figurez-vous, sur de mignons pédoncules, des panaches de pistils, des boules aériennes semblables aux têtes de pissenlit et qu'on croirait pouvoir souffler; des couronnes, des étoiles d'une pulpe transparente colorée comme les moires du burgau; tout un bouquet à cueillir pour la fête d'une Océanide. Seulement, pensez que ces fleurs marines sont des animaux, quoiqu'on ait bien de la peine à concilier l'idée de la vie avec ces formes végétales.
Cette étoile d'or et d'écarlate, c'est la balanophyllia regia,—quel nom terrible!—dont les tissus internes sécrètent une matière calcaire qui devient le corail. Ainsi cette charmante ramification d'un rouge si sanguin et si vivant, dont les tons comme ceux de la perle s'associent toujours si bien à l'épiderme satiné de la femme, n'est que l'armature intérieure d'un polype.
Le pagurus Bernardus, vulgairement connu sous le nom de Bernard l'Ermite, réunit toujours devant sa glace un groupe de spectateurs. Ses allures sont assez comiques, si un tel mot peut s'accorder avec l'imperturbable sérieux de la nature. Le Bernard l'Ermite est un crabe revêtu seulement d'une moitié d'armure; son corps, bien préservé à la partie antérieure par un test solide, reste sans défense à l'arrière. Connaissant le défaut de sa cuirasse, Bernard, qu'on appelle l'Ermite, et qui serait mieux nommé le Prudent, cherche une coquille vide, s'y introduit à reculons comme on fait dans les gondoles vénitiennes, et l'emporte avec lui. Quand il grossit, il en avise une plus grande et s'y loge, toujours à mi-corps. Quel ingénieux moyen de suppléer l'absence de carapace de son arrière-train! Cette armure d'emprunt ne rassure guère d'ailleurs le pagurus Bernardus. Il va, il vient, toujours inquiet, agitant ses pinces et ses tentacules, faisant le mort à la plus légère alarme. Chose bizarre! le pagure a un parasite. La sagartia parasitica (espèce d'anémone) s'implante très souvent sur la coquille qu'il charrie, et se fait promener par lui comme en palanquin. Dans cette même case, la chevrette exécute ses évolutions rapides, et voltige, papillon de nacre, sur ces étranges fleurs de la mer. A travers son frêle corps d'argent translucide, on voit s'opérer la digestion et tout le travail de la vie.
Les serpules sont aussi très curieuses, avec leurs tubes allongés, garnis d'une frange de digitations très menues et de couleurs variées. Le murex arenaceus, ou des rochers, porte sur sa coquille tout un jardin de jolies plantes aquatiques, et la nassa reticulata tend son piège enfoncé dans le sable jusqu'à la pointe. Voici les crustacés, homards, langoustes: ceux-là, on les connaît pour les avoir étudiés en mayonnaise. Plus loin, le spinache quinze épines, mince, effilé, gracieux, se livre à des exercices de nage perpendiculaire. Au moment de la ponte, le spinache fait un nid à ses œufs avec les divers débris de végétaux qu'il trouve à sa portée. Ce soin est rare chez les poissons, en général peu soucieux de leur postérité. Dans le dernier bac frétillent des muges, des labres et autres menus poissons de mer. On ne peut pas exiger de baleine dans un aquarium, aujourd'hui du moins, car on y viendra. Du tableau de genre on passera au tableau d'histoire, car rien n'est impossible au génie de l'homme....
C'est au Jardin d'acclimatation que nous vîmes, une fois, un personnage extraordinaire, qui depuis longtemps habitait Paris et l'occupait de ses excentricités: le duc de Brunswick, si célèbre alors, qui, chassé de son duché par ses sujets, indignés de ses excès, avait, en fuyant, sauvé avec sa vie beaucoup de millions et de magnifiques pierreries. Mon père nous redisait d'étonnantes anecdotes sur les raffinements de coquetterie imaginés par ce seigneur: il était vieux et ravagé, mais voulait paraître jeune; il se coiffait de perruques, en soie, d'un noir bleu, et en avait une pour chaque jour du mois, afin de graduer la longueur des cheveux: il était censé les faire couper le trentième jour. Sous le postiche, on lui tordait la peau du crâne, le plus possible, et on serrait le tortillon avec un ruban: cela tendait les tissus flétris et faisait remonter les lignes du visage. Il se couvrait de bijoux ornés de pierres précieuses, diamants énormes, rubis, saphirs, surchargeait ses mains de bagues, mais on ne lui voyait jamais d'émeraudes. Une dame lui en fit un jour la remarque; alors il défit la ceinture de son pantalon et fit voir à la dame, assez choquée, de superbes émeraudes qui boutonnaient son caleçon: il n'employait jamais cette pierre qu'à cet usage.
C'était à l'occasion d'une Exposition de chiens, organisée au Jardin d'acclimatation, que le duc était venu: il exposait de superbes molosses blancs, aux yeux bleu clair, qui ne se nourrissaient que de viande crue. En plein air, dans des compartiments, aux parois de toile, élevés sur des planchers, les chiens, de toutes races, étaient installés. Le duc de Brunswick était grimpé sur cette sorte d'estrade et nous apparut au milieu de ses molosses, admirablement placé là pour être vu. Il nous fit l'effet de Barbe-Bleue, avec son fard, ses lèvres peintes, ses sourcils férocement noirs, qui—détail bizarre et bien fait pour leur enlever toute vraisemblance—se terminaient sur les tempes en accroche-cœur!...
Ma sœur et moi, nous le regardions, les yeux écarquillés et, je le crois bien, la bouche béante. Cela le flatta sans doute d'être remarqué par des jeunes filles, et il voulut faire un effet, montrer sa juvénile agilité; il s'élança de l'estrade, pour venir serrer la main à Théophile Gautier: sans le secours de son secrétaire, qui le rattrapa et le reçut dans ses bras, il s'effondrait lamentablement par terre.