Parmi les camarades de mon frère, qui étaient devenus nos amis, il y en avait deux, qui, retenus par leurs fonctions en province, ne pouvaient venir à Paris que très rarement. L'un, Emmanuel Ménessier-Nodier, était le petit-fils de Charles Nodier par sa mère, dont David d'Angers a, dans un de ses médaillons, reproduit les traits charmants, sous la haute et extraordinaire coiffure, qui fut à la mode de 1830 à 1835. L'autre s'appelait Géraldy et avait été surnommé Nadir; nous ne savions pas autre chose sur lui.
Ces amis, qui ne nous faisaient que de si rares et si brèves visites, n'étaient pas parmi les moins aimés, et on les accueillait toujours avec une joie très vive.
Emmanuel et Nadir arrivaient à l'improviste, dans l'après-midi, et, souvent, nous étions seules à la maison. Aussitôt entrés, l'un s'emparant de ma sœur, l'autre de moi, ils nous entraînaient dans un tourbillonnement de valse. Nous dansions ainsi sans musique, changeant parfois de cavalier, jusqu'à parfait essoufflement.
Alors nous nous laissions tomber sur des sièges et l'on se disait bonjour.
Ils attendaient le retour de Théophile Gautier, dînaient avec nous, prolongeaient le plus possible la soirée; puis, après un dernier tour de valse, ils s'en allaient, et pendant de longs mois on ne les revoyait plus.
Dans notre vestibule, au-dessus de la porte de la salle à manger, était accroché le «massacre» d'un taureau espagnol, tué dans une course par une épée fameuse.
La courbure élégante des deux cornes, lisses et effilées, élargissant la forme d'une lyre, faisait un bel effet, et rappelait la corrida émouvante à laquelle mon père et ma mère avaient assisté. Des cocardes vertes, terminées par un flot de rubans, de celles que les banderilleros piquent dans la chair des taureaux, complétaient le trophée; le vainqueur, un genou à terre devant la loge, les avait offertes, toutes sanglantes encore, à ma mère, peu sensible à cet hommage et toute bouleversée:—l'horrible spectacle lui valut une maladie nerveuse dont elle ne se remit qu'à grand'peine.
Théophile Gautier, lui, raffolait des courses de taureaux, ce que nous ne pouvions comprendre, étant donné son amour pour les bêtes. Il essayait de nous expliquer, comment la beauté du spectacle fascinait, au point qu'on prenait à peine garde à l'affreux éventrement des chevaux; mais nous n'étions pas convaincues et nous nous efforcions de le détourner de cette passion sanguinaire.