Ce n'était pas seulement, d'ailleurs, en mémoire d'un combat particulièrement dramatique qu'il gardait ainsi les dépouilles du taureau: à son idée, ces belles cornes, pendues chez lui, préservaient toute la maisonnée du mauvais œil, qu'il redoutait extrêmement et dont il avait décrit le funeste pouvoir dans son roman, Jettatura.
Il avait toutes les superstitions: il croyait au 13, au vendredi, au sel renversé.... Il se figurait l'homme, environné de forces inconnues, de courants, d'influences, bonnes ou mauvaises, qu'il fallait utiliser ou éviter; il pensait aussi, que des êtres, s'échappait un rayonnement, qui heurtait ou caressait le rayonnement d'autres êtres et qui était cause d'antipathie ou de sympathie. Quelques-uns avaient un rayonnement plus puissant, portant bonheur ou malheur. Longtemps Théophile Gautier serra ses pièces d'or dans une petite bourse rouge, faite d'un morceau de gilet de flanelle, qui venait d'une personne chanceuse et qui attirait l'argent.
Je crois bien qu'au fond de sa pensée il y avait autre chose qu'une instinctive superstition. Il était persuadé qu'il faut tenir compte des impressions, qui agissent sur le moral et, par contre-coup, dépriment ou exaltent la force de l'homme. Une présence hostile, dans une salle de spectacle, peut paralyser le jeu d'un acteur, tandis que les sympathies sont pour lui comme un tremplin. L'idée qu'un mauvais présage nous a frôlé, diminue l'énergie de la volonté, arrête son élan, de sorte qu'on sera plus aisément vaincu dans la lutte de la vie; mais la force augmente et l'on marche à la victoire si l'imagination est tranquillisée par l'illusion d'une influence favorable. La vertu d'un talisman n'est pas tout à fait vaine: elle réside dans la foi qu'elle inspire.
Pourtant mon père redoutait sérieusement le «mauvais œil», qu'il considérait comme une sorte de magnétisme malfaisant que projetaient hors d'eux-mêmes, sans le vouloir, ceux qui avaient ce don funeste.
Il existait, heureusement, des moyens de se garer, de rompre le mauvais regard: Théophile Gautier portait toujours parmi ses breloques une branche aiguë de corail, et il faisait tout de suite les cornes avec ses doigts si l'on prononçait devant lui certains noms. Le nom d'Offenbach, surtout, lui était insupportable, car il tenait le joyeux musicien pour le plus dangereux des jettatori. Une série de coïncidences malheureuses groupait autour de lui des apparences de preuves assez inquiétantes: ainsi, plusieurs des femmes qu'il fréquentait avaient péri par le feu. Emma Livry, brûlée vive sur la scène de l'Opéra en dansant un ballet d'Offenbach, le Papillon, était la plus récente victime, et sa mort avait vivement ému Paris. Pour rien au monde, mon père n'aurait assisté à une œuvre d'Offenbach: il donnait ses places à ceux qui voulaient bien se risquer, aux esprits forts, aux incrédules, et, pour le compte rendu, il se faisait suppléer.
Notre frère Toto s'efforçait souvent de combattre chez son père cette croyance au mauvais œil, il le raillait doucement; mais Théophile Gautier n'aimait pas que l'on touchât à ce sujet et n'entendait pas la plaisanterie.
Un jour qu'il marchait, avec son fils, rue Vivienne, le portrait d'Offenbach leur apparut à la vitrine d'un photographe. Aussitôt mon père conjura le mauvais présage en faisant les cornes avec ses doigts. Toto, profitant de la circonstance, revint à la charge, discuta sur le sujet brûlant, mais sans succès.
—Tais-toi, disait le père; tu sais bien que ce genre de conversation m'est désagréable.
Toto ne voulait pas céder:
—J'ai été voir la Belle Hélène, disait-il, et le lustre du théâtre ne m'est pas tombé sur la tête.... Et, tu le vois, en ce moment même, je parle d'Offenbach, et il ne m'arrive rien.