Les filles du Rhin, effrayées, se réunissent autour du rocher:
—Gardons l'or!
Le père nous a mises en méfiance de cet ennemi.
—Que veux-tu, toi qui viens d'en bas?...>
—Comme vous êtes claires et belles dans la lueur
Volontiers mon bras enlacerait l'une de vous,
—Nixes élancées.
Si doucement elle se coulait vers le fond...
—Maintenant rions de notre peur:
L'ennemi est amoureux ...
Et les ondines espiègles se précipitent du haut des écueils, poursuivent, agacent, tentent le nain ardent, qui, avec une fureur passionnée, bondit de roche en roche, cherchant à atteindre l'une ou l'autre. Mais les glissantes filles toujours se dérobent, lui échappent, et, tandis qu'il retombe, haletant et rageur, elles égrènent leur rire moqueur en notes cristallines....
Mais je ne vais pas me laisser aller, aujourd'hui, au plaisir de revivre mes souvenirs, en racontant l'Or du Rhin. Alors que je l'entendais, à Munich, dans le solennel silence du théâtre obscur, aussi bien que le métal vierge encore, qu'un rayon de soleil faisait luire sous l'eau, au sommet du roc, l'œuvre était pour la première fois révélée au monde, tandis qu'à présent, autant que l'or monnayé lui-même, elle est connue de tous.
Cette première partie de la Tétralogie, qui est un prologue, n'est pas divisée en actes, ses quatre tableaux furent exécutés sans interruption. Des changements à vue, commentés par l'orchestre, conduisaient d'un décor à l'autre.
L'exécution durait plus de deux heures, et cependant, même à cette première audition où toutes les facultés d'attention étaient tendues au possible, on n'éprouvait pas de fatigue, tant l'architecture du drame était simple de lignes, clairement exposée, tant la musique évoquait avec certitude les diverses phases, pour ainsi dire élémentaires, de l'œuvre et les personnifiaient en des thèmes et des rythmes d'une extraordinaire beauté.
Un seul passage me parut difficile à comprendre, celui, où, devant le trésor forgé par le Nibelung et qu'il vient de ravir, Wotan est, dit le texte, «frappé par une haute pensée». A ce moment, se fait entendre, pour la première et unique fois, le Leit-motif du glaive,—ce glaive nommé Nothung, qui jouera un rôle si important dans les œuvres suivantes, mais qu'aucun geste ni aucune phrase ne désigne, quand paraît le thème qui le symbolise.—Liszt, interrogé par moi, convint qu'il y avait là une obscurité, et que Wagner s'en serait aperçu, s'il avait assisté aux répétitions. Plus tard, je questionnai le Maître lui-même à ce propos, et il me répondit que l'observation était très juste et qu'il en tiendrait compte. Depuis, un glaive est ajouté au trésor du Nibelung: Wotan le découvre et le brandit au moment où le thème paraît....
Nous étions tous ivres d'enthousiasme, quand les Dieux, marchant sur l'arc-en-ciel, par-dessus les vallées, furent entrés au Walhalla et que le rideau se referma. Richter, enfiévré d'émotion, fut entouré, acclamé. Liszt l'embrassa et le complimenta chaudement. On félicita les chanteurs, les musiciens de l'orchestre, qui avaient si admirablement rempli leur glorieuse tâche.
Après avoir fait cortège à Liszt jusqu'à sa voiture, nous allâmes tous, dans une exaltation qui ne se calmait pas, envahir le café Maximilien. Au lieu de commander le souper, nous demandâmes papier et plumes, et chacun de nous écrivit à Richard Wagner, pour lui exprimer toute l'admiration dont nous enivrait son nouveau chef-d'œuvre, et le remercier de nous avoir accordé l'insigne faveur de l'entendre, avant tout autre public, et même, hélas! avant Lui....