[XLVII]

C'est aujourd'hui le 25 août, jour anniversaire de la naissance du roi Louis II: Munich est pavoisée et quelques régiments, à l'uniforme bleu de ciel, défilent en grande tenue. Nous avons entendu une de leurs musiques jouer devant la Résidence, Huldigung-Marsch, la «Marche de l'Hommage». celle-là même que j'avais si laborieusement déchiffrée, à quatre mains, avec Wagner. Mais le roi n'est pas à Munich: il viendra seulement pour assister à la répétition générale de l'Or du Rhin, qui est fixée au vendredi 27 août: dans deux jours.

Louis II, qui est adoré de son peuple, ne recherche pas les ovations; il s'y dérobe au contraire, autant qu'il le peut, et c'est là un chagrin pour la population bavaroise, qui voudrait le voir toujours et l'aperçoit si rarement! Il semble bien que toutes les jeunes filles du royaume, et même peut-être toutes les femmes, sont amoureuses de leur jeune et charmant souverain: mais il est d'une sauvagerie hautaine et, dans les sites merveilleux qu'il a choisis pour ses châteaux, il vit presque solitaire, entre les splendeurs de l'art et les beautés de la nature. Cela ne l'empêche pas de remplir ses devoirs de roi: il a très correctement inauguré l'Exposition internationale de peinture, puis est reparti, le même jour. Bien peu auront la chance de le voir, quand il va revenir, pour entendre l'œuvre de son grand ami.

Moi aussi, je suis née un 25 août, le jour de saint Louis roi, et c'est ma fête aujourd'hui. Je l'ai dit à Cosima, par gloriole d'avoir quelque chose de commun avec l'archange royal: voici qu'elle s'en souvient et m'envoie une charmante ombrelle, d'un modèle tout nouveau; on l'appelle «ombrelle bain de mer». La nouveauté, c'est qu'on peut s'en servir comme d'une canne. Aussi, en me promenant dans la Maximiliansstrasse, j'aime mieux m'appuyer sur mon ombrelle que de l'ouvrir pour m'abriter du soleil.

Beaucoup de pèlerins sont signalés à Munich, venus, de divers côtés, pour entendre l'Or du Rhin: parmi eux, on nous cite madame Pauline Viardot, Saint-Saëns, Tourguenef, le baron Von Lœn, intendant du théâtre de Weimar, et plusieurs autres, que j'oublie....

Nous sommes tous très nerveux, très agités. Plus que deux jours: sera-t-on prêt? Hans Richter ne cache pas son inquiétude, tout lui semble louche dans la conduite de l'intendant.

—Perfall ne veut rien laisser voir de sa mise en scène, dit-il, mais il a la figure d'un traître.

—Perfall!... Perfide!...

On dirait pourtant qu'il s'accomplit un travail de cyclope, derrière les murs du théâtre, fermé depuis longtemps. On parle de machines à vapeur, hissées sur la scène à grand renfort de crics et de poulies!... Pourquoi faire? c'est très effrayant.... Qu'est-ce qui va sortir de ce mystère?

Enfin, Richter est sûr de son orchestre; c'est lui qui, comme saint Christophe l'enfant Jésus, portera tout le poids de l'œuvre sur ses robustes épaules.