[XLVIII]
Il fait encore jour quand, le vendredi 27 août, nous entrons au théâtre.
Une foule de curieux est massée devant le péristyle et sur la place de la Résidence. On sait, pourtant, que les appartements du palais communiquent directement avec la loge royale et que l'on ne verra pas Louis II passer, quand il entrera au théâtre. C'est donc l'irrésistible attrait du mur, derrière lequel il se passe quelque chose, qui retient là ces badauds.
La salle est brillamment éclairée, vide cependant; les quelques centaines de personnes que le roi a bien voulu inviter s'y éparpillent et sont presque invisibles. Les baignoires et plusieurs rangs de fauteuils d'orchestre sont seuls occupés: la «galerie noble» et les loges, au milieu desquelles la loge royale, en face de la scène prend une si grande place, sont interdites.
Je regarde la décoration somptueuse de cette loge, de ce cadre auquel le tableau manque encore et qui va entourer, tout à l'heure, l'apparition, si désirée, du jeune souverain. C'est la première fois que nous le verrons, celui qui nous inspire une si profonde sympathie, celui que nimbe cette gloire d'avoir pu corriger une erreur du destin et atténuer la honte que gardera l'humanité pour avoir méconnu le Génie.
Les draperies de velours bleu, aux plis abondants relevés par des câbles d'or, la couronne fermée et le blason «lozangé d'azur et d'argent» et soutenu par des «lions rampants»,—ce qui signifie: debout, en style héraldique,—accrochent seuls la lumière, et toute la loge royale forme comme une grotte d'ombre.
Tout à coup le roi est là, jaillissant de l'obscurité comme un astre sort du brouillard. Son juvénile visage cause une surprise délicieuse: nous ne le prévoyions pas ainsi. Féminin et volontaire, candide et dominateur; sous les cheveux, très noirs, qui gardent, dressés sur le front, comme une ondulation de flamme, le teint est d'une pâleur chaude, presque bistrée, et un singulier accent d'énergie contraste avec la douceur des traits si délicatement modelés. Mais on est tout de suite fasciné par le resplendissement extraordinaire de ces yeux, glauques comme la mer, rayonnant de longs cils noirs, de ces yeux profonds, extasiés.... «Rien ne peut donner l'idée de la magie de ce regard!» disait le Maître.
Le roi s'avance jusqu'au bord de la loge. Sa haute stature domine un instant la salle; puis il s'asseoit. Aussitôt on fait l'obscurité, la vision s'évanouit.
Mais Hans Richter ne donne aucun signal à l'orchestre. La rampe s'allume et, sans que le rideau s'écarte, un homme se glisse devant, par un angle de la scène.