La ville se déroulait et miroitait à ses pieds; il l'entendait murmurer comme une mer lointaine. La tour était placée à un angle du mur quadrangulaire qui enfermait tous les bâtiments de la prison; elle surplombait légèrement une petite route sale et étroite, où se promenaient continuellement des sentinelles tartares. Ko-Li-Tsin s'amusa à regarder le réseau des rues et des carrefours, qui, vu de si haut, ressemblait aux fibrilles d'une grande feuille sèche; et sa gaîté renaissante improvisa des vers.
—Un, deux, trois, quatre, dit-il, en comptant sur ses doigts:
Je vois la plaine et les montagnes bleues; je vois aussi le grand ciel fin et tout uni.
La Capitale du Nord me paraît un immense troupeau de buffles, et le Palais de l'Empereur semble un grand éléphant couché à mes pieds.
Nul n'est au-dessus de moi. L'oiseau qui s'envole d'auprès de moi descend.
Je vois le monde comme doivent le voir du haut des Nuages les Sages immortels.
—Ces vers, ajouta Ko-Li-Tsin, révèlent une certaine pente vers des idées sérieuses. Pendant que je suis tranquille et solitaire, je vais enfin composer mon grand poëme philosophique; et je pourrai accomplir le rêve de ma vie.
Cependant la cigogne tournoyait au-dessous de la terrasse, inquiète, n'osant revenir. Ko-Li-Tsin rentra sans bruit dans sa cellule.
—Je ne veux pas l'effrayer, dit-il; elle pourra devenir pour moi un compagnon agréable.
L'oiseau se posa sur la balustrade dès que la terrasse cessa d'être occupée.
—Fort bien! pensa Ko-Li-Tsin. Et, derrière les vitres de corne transparente, il faisait à la cigogne mille signes amicaux. Elle y fut apparemment sensible, car lorsque le poëte, lentement et d'un air doux, mit de nouveau le pied sur la terrasse, elle ne s'envola point. Le lendemain, elle poussa la condescendance jusqu'à permettre à Ko-Li-Tsin de lui caresser les ailes. Reconnaissant, il lui récita des vers et inventa sur la blancheur des cigognes mille comparaisons gracieuses. A partir de ce moment le poëte et l'oiseau furent deux amis. Ils prenaient leur repas ensemble. Souvent la cigogne, à cause des grands vents, dormait dans la cellule de Ko-Li-Tsin. Le cachot et le ciel se mêlaient.
Mais un jour, pendant que la cigogne, perchée sur la balustrade, lissait ses ailes, familièrement, à côté de Ko-Li-Tsin, une flèche habilement lancée vint la frapper, et elle tomba en tournoyant au pied de la tour. Ko-Li-Tsin poussa un cri de colère et de douleur; il se pencha rapidement, et vit dans la petite rue quelqu'un qui ramassait l'oiseau et s'enfuyait en l'emportant. Plein de rage, il lança vers le fuyard toutes les tasses et tous les plats qui couvraient sa table. Mais la porcelaine se brisa sur les dalles de la rue sans atteindre le ravisseur, qui disparut avec la cigogne. Ko-Li-Tsin sentit alors toute l'horreur de la prison: pour la première fois il fut pris d'un désir farouche de liberté. Jusque-là il avait eu patience, se disant que ses amis travaillaient dans l'ombre, que Yo-Men-Li avait sans doute rejoint Ta-Kiang, et que celui-ci, triomphant bientôt, viendrait le délivrer. Il était presque heureux, au milieu du ciel clair, composant des vers sur la lune et sur les cigognes, bercé la nuit par les vents mélancoliques de l'automne, songeant parfois à son poëme philosophique et à la fille du gouverneur de Chen-Si, qu'il revoyait, dans des rêves pleins de bambous, derrière le papier rosâtre d'une fenêtre imaginaire. Mais l'absence de son compagnon ailé bouleversa sa résignation en impatience et sa tranquillité en tristesse; il songea alors que, pendant qu'il était prisonnier et inactif, ses amis réunissaient des armées, organisaient des batailles, conquéraient des villes, et que toutes ces choses glorieuses se faisaient sans lui. Il fut pris de désespoir, et finit par se demander pourquoi les soldats de l'empereur ne venaient pas le prendre pour le tuer.
—Pourquoi ne m'a-t-on pas encore étranglé? demanda-t-il un jour au geôlier.