—Fils de chien! nous n'avons que dix doigts, et à nous trois nous ne pouvons pas faire trente-cinq. Tu boiras deux tasses de vin.

—Je les boirai.

Les gardes de nuit pariaient au jeu de la mourre dans le pavillon qui exhausse la Porte Septentrionale de la Ville Tartare. Trois étaient accroupis sur le parquet autour d'une lanterne. Le dos hérissé de flèches aux plumes teintes, la tête ornée d'un casque de cuivre terminé par une pointe d'où pend un gland rouge, ils tendaient l'une vers l'autre leurs larges faces épanouies, qui ont la couleur du cuir vieux; ils plissaient leurs petits yeux obliques; ils ouvraient à de gros rires leurs larges bouches que cernent de noires moustaches tombantes; et derrière eux leurs nattes se traînaient comme des couleuvres. Les autres gardes, appuyés du dos aux balustrades de bambou, tenant d'une main leur pique et croisant un pied sur l'autre, regardaient les trois joueurs gras et bruyants.

—Par mon fiel de brave guerrier! tu triches!

—Ton fiel est celui d'un lapin aux yeux rouges, si tu dis que je triche.

—D'un lapin? femelle d'âne, ne dis-tu pas que j'ai le fiel d'un lapin?

—Je le dis, si tu dis que je triche.

—D'un lapin! que Kouan-Te t'extermine!

—Allons, dit un des spectateurs, qu'il boive une tasse de vin.

—Je la boirai.