Le poëte secoua sa tête hors de l'eau et regarda de tous côtés la pâleur limpide du lac où se mirait la lune.
—Où suis-je? dit-il; que les rivages sont éloignés! Je suis las et brisé de ma chute. Mes larges manches s'emplissent d'eau; mes semelles pèsent comme des blocs de plomb, et il me semble que je traîne après moi un flot inerte de lourds cadavres.
Ko-Li-Tsin nageait péniblement et ne savait de quel côté se diriger; il s'essoufflait de plus en plus.
—Après avoir volé dans l'espace comme les Sages immortels, disait-il, vais-je me noyer ici comme un chien blessé?
Il luttait courageusement, mais devenait plus lourd à chaque mouvement. Ses tempes battaient; il fixait des yeux hagards sur les reflets de la lune éparpillés à la surface de l'eau. Tout à coup une petite jonque passa dans la clarté. Ko-Li-Tsin jeta un cri, battit l'eau de ses mains, puis, exténué de ce dernier effort, se laissa couler. Il n'avait pas encore perdu connaissance, lorsqu'il se sentit violemment saisi et enlevé par un poignet vigoureux. Après avoir toussé, éternué et frotté ses yeux pleins d'eau, il vit qu'il était assis dans un bateau en face d'un personnage de haute taille qui ramait. Ko-Li-Tsin se hâta de se lever et de saluer selon les règles.
—Mon noble sauveur, dit-il, excuse-moi de t'avoir détourné de ton chemin. Si je n'en avais pas été à mon suprême effort, je n'aurais pas crié pour attirer ton attention. Mon nom est Chen-Ton; je suis poëte, et je chanterai tes louanges.
L'homme quitta les rames, se leva à son tour, et salua:
—Mon nom est Lou; je suis originaire du Pé-Tchi-Li. Ce jour est un des meilleurs de ma vie, car j'ai retardé le voyage au pays d'en haut d'un grand poëte qui me sera un ami précieux. Mais tu ne peux rester ainsi imbibé d'eau. Quand j'ai entendu ton cri, j'allais au Bateau des Fleurs de la Mer du Nord. Veux-tu que je t'y conduise? Là de gracieuses femmes te sécheront, te réchaufferont; puis nous terminerons la nuit en buvant ensemble joyeusement.
—Merci, merci, seigneur Lou, dit le faux Chen-Ton; c'est avec empressement que j'accepte ta proposition, car il y a bien longtemps que je n'ai bu des tasses de vin avec un ami et que je n'ai respiré les parfums du Bateau des Fleurs!
—Allons, allons, tu me conteras ton histoire, dit Lou en se remettant à ramer.