Il dirigea habilement son embarcation vers des lumières de toutes couleurs qui brillaient non loin du rivage, et pénétra bientôt dans une allée que forment sur le lac deux haies de grandes jonques pavoisées. A droite, à gauche, des coques peintes de tons brillants, couvertes d'emblèmes bizarres et de figures allégoriques, semblent d'immenses corbeilles de fleurs, avec leurs ponts chargés de plantes rares et somptueuses. Sur chaque navire, du milieu des pivoines et des lanternes multicolores s'élève élégamment une porte aux colonnettes dorées et enlacées de feuillage ou d'animaux sculptés, au toit frangé de monstres et surmonté de banderoles flottantes. Ce portique mène, par un étroit chemin ménagé entre les fleurs, jonché de roses et traversé de loin en loin par une tige fantasque de lianes et de jasmins, à une habitation construite en bambou, dont on aperçoit, à travers le feuillage, une rangée de coquettes fenêtres fermées de stores verts. Quatre bancs couverts de riches tapis s'appuient extérieurement à ses quatre faces. Un rideau de soie écarlate voile l'entrée des salles intérieures; sans cesse gonflé de brises, il palpite comme le soulèvement égal d'un sein, laissant sortir de tendres soupirs de flûte, de doux frémissements de pi-pas, laissant entrer dans les chambres tièdes la fraîcheur embaumée du lac; et, sur la terrasse qui domine la maisonnette, à demi couchés sur des lits de mousse ou accoudés à de fines balustrades de laque, des hommes de tout âge rêvent ou causent, mêlant l'odeur du tabac opiacé aux parfums chauds des floraisons.

Ko-Li-Tsin et son nouvel ami montèrent sur la plus brillante des jonques, marchant dans les fleurs, écartant les branches souples.

—Salut, salut! seigneur Lou, crièrent du haut de la terrasse quelques fumeurs. Ne viens-tu pas rire avec nous?

—Salut, salut! répondit Lou. Je ne viens pas rire avec vous. Je suis aujourd'hui engagé avec un ami.

Et, soulevant le rideau de soie écarlate, il pénétra avec Ko-Li-Tsin dans l'appartement intérieur. Un parfum de musc et de camphre leur monta aux narines. Leurs pieds enfonçaient dans un tapis profond. Sous la clarté trouble et tendre des lanternes suspendues aux poutrelles d'un plafond doré, des femmes gracieuses, aux costumes éclatants, s'accroupissaient auprès de plusieurs jeunes hommes languissamment étendus sur des coussins; elles mordillaient le bout d'une flûte de jade ou grattaient de l'ongle les cordes d'un pi-pa, ou parfois, en renversant la tête, laissaient échapper de leurs lèvres un long rire clair comme une cascade.

Le seigneur Lou traversa rapidement la salle, lit un signe de tête aux personnes qu'il connaissait, souleva un autre rideau de soie et, descendant quelques marches, introduisit Ko-Li-Tsin dans la seconde chambre.

Celle-ci était presque solitaire. Trois femmes seules sommeillaient dans les fleurs.

Au plafond, sous des treillis de bambou, brillent des miroirs d'acier poli qui reflètent avec mille brisures la chambre et les lumières. Accrochés aux murs, des tableaux peints sur papier de riz représentent des scènes amoureuses, et au fond un petit autel de jade vert supporte une frêle statue, couleur d'or, de la déesse Son-Tse-Pou-Sah, qui s'assied les jambes croisées, et montre sur sa main droite un enfant nouveau-né.

—Allons, s'écria Lou, jeunes oisillons paresseux, venez consoler et réchauffer mon pauvre ami qui sort de l'eau.

Les femmes se levèrent et s'approchèrent chancelantes sur leurs très-petits pieds.