—Ah! ah! Où étais-tu allé?

—A Kai-Fon-Fou. J'ai des parents dans le Ho-Nan. Ce soir, pour me divertir, pour comparer la lune à son reflet dans l'eau, j'ai détaché mon petit bateau du saule qui le cache aux regards curieux; mais pendant mon absence mon bateau avait sans doute reçu une blessure. Il sombra, et j'allais me noyer, quand tu m'es apparu. A ton tour, noble seigneur, parle-moi de ta personne vénérable. Quelle est ta glorieuse profession?

—Mon père m'a laissé une fortune qui me suffit, dit Lou. Je ne suis encore que Tiu-Ien, mais j'espère conquérir bientôt des grades plus élevés dans la littérature et dans les sciences.

Ko-Li-Tsin battit des mains.

—Tu es poëte aussi! s'écria-t-il. Que le Pou-Sah des rencontres soit loué!

Comme une épouse infidèle ouvre l'oreille aux paroles d'un riche marchand qui lui offre des perles de Tartarie dans une coupe de jade vert;

Ainsi ma jonque a laissé pénétrer en elle l'eau dangereuse du lac jaloux.

Mais, pour me sauver, mon frère m'a été envoyé dans un rayon de lune par les Pou-Sahs compatissants;

Et maintenant j'entendrai les vers de mon frère caresser doucement mon oreille parfumée encore du souffle d'une belle fille!

—Bien! bien! s'écria le seigneur Lou avec enthousiasme. Comment aurais-je pu me douter qu'il y eût un homme pareil dans la Patrie du Milieu?

Et, faisant des gestes nombreux, il renversa sa tasse devant lui.

—Ah! ah! reprit-il.

J'ai rempli ma tasse d'un vin bien fabriqué; mais, quand j'ai voulu boire, la tasse était vide, parce que l'étoffe de ma manche l'avait jetée à terre.

Quand il pleut, c'est que le vent renverse les tasses pleines des Sages immortels qui s'enivrent dans les nuages, au-dessus des montagnes;

Mais la rosée des champs et l'humidité des fleurs, aspirées par le soleil, remplissent de nouveau les tasses des Génies;

Et il reste assez de vin dans le Bateau des Fleurs de la Mer du Nord pour que je puisse boire encore en composant des vers à la louange de la lune et du poëte Chen-Ton!