—Parle, dit le Fils du Ciel.
—Quand l'armée rebelle attaquera par quatre points de la ville il faudra ouvrir simultanément les quatre portes, et, sans inquiéter les ennemis, les laisser emplir l'immense place qui s'étend devant chaque entrée de la Ville Rouge. Puis on refermera les portes sur eux. Nos soldats, rangés sur le haut des remparts, postés aux fenêtres des maisons qui entourent la place et à celles des rues qui s'en éloignent, commenceront alors un feu terrible, incessant, et feront tomber une pluie continuelle de flèches; des dragons de bronze, placés devant chaque rue en trois rangs superposés, vomiront horriblement la mort. Assaillis de toutes parts, surpris, tombés dans un piége, les rebelles ne sauront de quel côté diriger leurs armes. Ils ne pourront envoyer leurs flèches qu'aux nuages, de peur de s'entre-tuer; tandis que nos guerriers, dominant l'ennemi, protégés, cachés, viseront tout à leur aise; et pas un de leurs coups, dans cette foule compacte, ne manquera de frapper un homme. A la fin de la journée il ne restera plus un rebelle.
—Ce plan est audacieux, s'écria le Fils du Ciel, mais c'est celui qu'il faut choisir, car la victoire serait éclatante! Hâtons-nous de préparer les moyens d'exécution et d'élire les principaux chefs. Toi, tu commanderas au Nord, dit-il au mandarin qui venait de parler. Le Chef de l'Armée chinoise se chargera d'ouvrir l'entrée orientale. Le Maître des Poudrières combattra les ennemis entrés par la porte de l'Ouest. Mais qui donc opposerai-je au chef des rebelles, campé devant le Portail du Sud?
—Accordez-moi la faveur de lutter contre cet infâme, mon père, dit alors une voix faible et lente.
Le prince Ling, suivi d'un cortége d'honneur, venait d'entrer dans la Salle des Audiences. L'empereur leva les yeux vers lui et ne put retenir un cri de douleur en voyant l'air de lassitude et de renoncement qui enveloppait son jeune fils. Ses joues avaient maigri; son beau front était devenu grave comme celui d'un vieillard; ses yeux étaient noircis par l'insomnie, et les coins de sa bouche s'abaissaient désespérément. Il avait la démarche nonchalante et indécise des gens ivres d'opium.
—Il veut mourir, se dit l'empereur, il veut se faire tuer dans le combat. Mon fils, ajouta-t-il tout haut, votre santé semble réclamer le repos et la compagnie du médecin plutôt que l'activité du combat et le voisinage des dragons de bronze. Je ne voudrais pas, au milieu de toutes mes douleurs, avoir à pleurer le plus cher de mes fils.
—O mon père! dit le prince Ling, tu me pleureras, en effet, car je vais mourir de désespoir si tu me refuses de combattre pour ta vie et pour ta gloire.
—O mon fils! dit l'empereur, tes bras alanguis pourront-ils soulever tes deux sabres? Le sang amer qui emplit ton cœur attendra-t-il une blessure pour s'échapper?
—Puisque mon père glorieux me méprise au point de me refuser ce qu'il accorde au plus vil soldat, dit le prince en baissant la tête, la vie, dégoûtée de moi, va s'enfuir de mon corps indigne.
—Eh bien! dit le Fils du Ciel avec un soupir, va donc ranger derrière le Portail du Sud la quatrième partie de l'armée.