Ta-Kiang resplendissait dans l'or du costume impérial. La victoire exaltait l'expression farouche de son front, la tyrannie de ses yeux et le dédain de sa lèvre. Son teint doré semblait refléter le soleil. Tout en lui était majesté et force. Il se dressait, les reins cambrés, un pied en avant, et appuyait sur les dalles les pointes de ses deux glaives.

Le prince Ling apparaissait frêle et plein d'élégance. Son visage, pâle comme le jade, aux longs yeux noirs languissamment meurtris, au front las, à la bouche éclatante, mais, vers les coins, imperceptiblement abaissée par la douleur, avait un charme plein de tristesse, et, dans les souplesses de ses vêtements en crêpe et en fine soie, son corps s'affaissait, somnolent d'opium. Cependant, fiévreux, les lèvres tremblantes de colère, il croisait ses bras sur sa poitrine et serrait nerveusement les poignées de ses sabres.

Le premier il s'élança; Ta-Kiang le chargeait d'un méprisant regard.

—Oh! cria l'Héritier du Ciel, ta vie oppresse ma poitrine ainsi que ferait un lourd ciel d'orage. Quand tu seras mort mes poumons se dilateront délicieusement.

Ta-Kiang, hautain, répondit:

—Je te laisserai vivre, mutilé, afin que tu puisses voir l'humiliation de ta race.

Et les quatre glaives se froissèrent avec un bruit sifflant et soyeux. Ta-Kiang, calme, souriait dédaigneusement, et ses poignets étaient inflexibles comme du bronze. Le prince, au contraire, trépignait furieusement, Il dégagea ses sabres, et, revenant brusquement, en dirigea les pointes vers la poitrine de son ennemi; mais celui-ci, d'un coup sec, les abaissa. Le fils de Kang-Si poussa un gémissement de rage et se précipita de nouveau sur son adversaire, si violemment qu'un des glaives du rebelle fut brisé. Ta-Kiang en jeta le tronçon à terre, et, saisissant le poignet de Ling, l'étreignit dans sa main puissante. Les doigts fins et pâles du jeune prince laissèrent tomber un sabre, tandis que plein de colère, tout son corps frémissait. Les deux glaives encore entiers se heurtèrent haineusement, et l'héritier du Ciel fut blessé à l'épaule au moment où il atteignait son ennemi en pleine poitrine; mais son fer avait rencontré une écaille du lourd Dragon d'or brodé sur la robe impériale; il ploya et se rompit. Le prince, désarmé, poussa un cri de désespoir, et fit un bond en arrière; mais l'empereur se précipita sur lui et dans une caresse meurtrière l'enlaça de ses bras durs. Alors s'engagea une lutte acharnée, corps à corps, pleine de tumulte, de piétinements et de morsures. Le prince, plus faible que son adversaire, n'échappait à l'étouffement que par les mille torsions de ses membres souples. Mais l'étreinte affreuse se resserrait lentement. Ils bondissaient, se courbaient, se relevaient; le grand soleil, luisant sur les broderies de leurs costumes, les faisaient ressembler à deux grands poissons hors de l'eau. Cependant le prince Ling se dégagea d'un effort suprême, s'éloigna de quelques pas, chancelant, prêt à s'évanouir; et il resta ainsi quelques instants, le regard fixé sur son ennemi.

Alors, soudainement, son visage, mouillé de sueur et de sang, exprima un ravissement démesuré. Ses yeux se remplirent de triomphe, et, levant les bras, il cria avec la voix de Loui-Kon, Roi du Tonnerre:

—L'Ombre du Dragon Impérial marche derrière toi, Ta-Kiang! Tu devais t'élever jusqu'au trône du Ciel, mais j'ai révélé le miracle et renversé la destinée.

Ta-Kiang devint blême comme la lune. Il poussa un rugissement terrible, bondit sur le prince et le renversa sur les dalles.