—Misérable! grinçait-il, les dents serrées, une écume rouge à la bouche, tu as prononcé tes dernières paroles!

Et, appuyant le genou sur la gorge du prince, il l'écrasait horriblement. L'Héritier du Ciel étendit les bras, ses doigts crispés égratignèrent les dalles lisses, son visage s'empourpra, un flot de sang monta à ses lèvres, il ferma les yeux.

Cependant Chinois et Tartares, ayant entendu la parole de Ling, répétaient de toutes parts: «L'ombre du Dragon Impérial marche derrière Ta-Kiang, mais le miracle est révélé!»

Ta-Kiang, à leurs cris, se releva et tourna la tête. Il vit son armée hésitante, prête à demander grâce; il vit ses chefs, jadis si terribles, reculer, trembler, jeter leurs armes en signe de soumission. Enfin, levant les yeux, il aperçut dans le ciel des flèches ornées de banderoles blanches, signaux de détresse lancés par les rebelles des trois autres armées.

Alors le laboureur croisa les bras. Il mit le pied sur le corps immobile du jeune prince et promena autour de lui un regard si féroce que les Tartares qui s'étaient approchés pour le saisir reculèrent. Sa face était verdâtre comme celle d'un Ye-Tium; sa bouche saignait; une telle haine bouillonnait en lui qu'il s'étonnait de ne pas mourir empoissonné d'amertume. Il eût voulu que la terre s'effondrât, que le ciel s'éteignît; il méprisait les hommes et détestait les dieux, il blasphémait sa mère de l'avoir mis au monde, et si la vieille tremblante du champ de Chi-Tse-Po eût été là, son fils farouche l'eût étranglée de ses mains.

Mais tandis que ce tumulte grondait dans l'âme du laboureur, ses dents serrées ne laissaient pas échapper un soupir.

Les Tartares, peu à peu, s'étaient rassurés, et tout à coup, avec mille contorsions menaçantes, ils se précipitèrent sur Ta-Kiang et le garrottèrent. Dès lors la défaite fut complète. Voyant leur empereur captif, les Chinois perdirent la confiance qui les faisait invincibles. Les plus braves, croisant les bras, attendaient la mort avec fierté, et les plus faibles s'agenouillaient suppliants.

Belle et sanglante, la veuve de Gou-So-Gol apparaissait encore sur son cheval harassé. Elle leva les yeux vers les nuages et s'écria:

—O mon époux! voici la bataille finie. La triste défaite s'abat sur nous comme une pluie de pierres. Bourdonnante, elle souffle l'effroi dans l'oreille des guerriers qui se courbent comme sous une menace terrible. Qu'adviendra-t-il de ceci? Je l'ignore; mais le combat est terminé, et je vais te rejoindre, selon ma promesse.

Ayant parlé ainsi, la jeune femme tourna vers elle son glaive, se trancha la tête, et tomba en arrière sur son cheval qui s'emporta.