Ko-Li-Tsin seul résistait encore. Le gai poëte avait glorieusement combattu. Ses sabres ruisselaient; un sang tiède coulait dans ses manches; et il semblait Kouan-Te lui-même. Au cri poussé par le prince Ling, un affreux blasphème s'était échappé de ses lèvres. Il étrangla le premier qui, auprès de lui, répéta les paroles funestes, et enfonça son glaive dans la gorge du second qui proclama le miracle. Mais bientôt l'armée vociféra tout entière. Ko-Li-Tsin entendait toutes les bouches révéler le vénérable mystère, et il s'enfonçait les ongles dans le front. Il essaya de joindre Ta-Kiang pour le défendre, mais quatre soldats tartares se ruèrent sur lui simultanément et il fut obligé de se réfugier dans une petite ruelle solitaire. Les quatre hommes l'y poursuivirent, et pendant qu'il s'adossait prudemment à une muraille, ses adversaires, grimaçant et faisant de larges enjambées, se placèrent en face de lui avec des gestes, terribles.

—Voici des personnages peu courtois, dit le poëte; ils veulent m'envoyer au pays d'en haut sans se soucier de savoir si je suis en humeur de voyager. Tartares sans politesse, je ne veux pas partir ainsi, à l'improviste et sans bagage. Nous allons voir si vous me congédierez contre mon gré.

Et, plein d'adresse, il faisait tournoyer devant lui ses glaives sanguinolents.

—D'ailleurs, reprit-il pendant que les Tartares s'efforçaient en vain de rompre cette barrière d'acier tourbillonnant, vous ignorez peut-être que je n'ai pas atteint encore le but de ma vie. Je veux parler de mon grand poëme, dont vous ne sauriez vous expliquer toute l'importance. Loin d'être fini, il n'a pas encore de premier vers. Vous n'avez pas, j'espère, l'audacieuse prétention de me rendre immobile et stupide avant que mon poëme soit gravé comme sur du jade dans la mémoire de tous les Fils de Pan-Kou.

Les soldats, peu sensibles aux discours du poëte, piétinaient et grondaient en lui portant des coups réitérés qu'il parait avec une prodigieuse rapidité.

—Cependant, reprit Ko-Li-Tsin, le moment me semble grave et suprême. Si je retarde encore l'exécution de mon œuvre mon nom demeurera peu glorieux, car je crois que je mourrai aujourd'hui. O! Tsi-Tsi-Ka! si je ne peux t'avoir pour épouse, je veux au moins que, veuve, tu me pleures; et, malgré ces vils soldats, je vais composer le poëme dont tu es le prix.

Ko-Li-Tsin devint silencieux. Tout en guettant les mouvements de ses adversaires et en écartant violemment leurs glaives, il balançait la tête selon des rhythmes.

—Un! s'écria-t-il bientôt, le premier vers est fait! Gloire aux Pou-Sahs! Toi, ajouta-t-il, parlant au plus laid des quatre Tartares, tu me déplais avec ta face noire et borgne; je t'aimerais mieux aveugle.

Et il enfonça son glaive dans l'œil du soldat qui tomba en arrière, mort.

—Très-bien! dit Ko-Li-Tsin. Je tuerai un homme à chaque vers.