Et, pendant que Tsi-Tsi-Ka fondait en larmes, Ko-Li-Tsin, le front calme, les yeux brillants, trempa son doigt dans le sang encore chaud des rebelles et traça de gros caractères rouges sur la façade blanche d'une maison voisine:

«O TRISTES ENFANTS DE LA VIEILLE PATRIE! VOICI QUE NOTRE FACE EST DANS L'OMBRE ET QUE NOS YEUX NE RÉFLÉCHISSENT PLUS AUCUNE LUEUR. POURTANT NOTRE DOS EST ILLUMINÉ DU REFLET BRILLANT DES SPLENDEURS ANCIENNES, CES SOLEILS SUR L'HORIZON.

»NOUS SOMMES PLUS DÉSOLÉS QUE L'OISEAU YOUEN SÉPARÉ DE L'OISEAU YANG. NOUS SOMMES DOMPTÉS. ON NOUS A DÉROBÉ NOTRE GLOIRE, NOTRE FIERTÉ, NOTRE PUISSANCE. O LÉGISLATEURS! O AIEUX! NE RENIEZ PAS VOS FILS INDIGNES, CAR C'EST ENCORE LE SANG BOUILLANT AUTREFOIS AVEC ORGUEIL DANS VOS VEINES QUI, MAINTENANT, IMMOBILE DANS LES CŒURS, EST SEMBLABLE A UNE MER PRISE PAR LE FROID.

»ET VOUS, N'HUMILIEZ PAS LE PASSÉ, O HABITANTS DE L'EMPIRE UNIQUE! FAITES FONDRE VOTRE CŒUR AUX RAYONS DES ANCIENS JOURS. PRENEZ COURAGE ET FOI. SOYEZ COMME CET HOMME QUI, AYANT LAISSÉ CHOIR DANS LA MER UNE PERLE PRÉCIEUSE, VOULUT TARIR LA MER POUR RECONQUÉRIR SA PERLE. QUE TOUT CHEMIN VOUS SOIT BON S'IL CONDUIT A VOTRE BUT. SUIVEZ TOUTE INTELLIGENCE QUI, NE FUT-CE QUE PAR AMBITION, SE DIRIGE VERS L'OBJET DE VOTRE ESPOIR, COMME LE VOYAGEUR LAS, RENCONTRANT LA CHARRETTE D'UN MARCHAND QUI SE REND A LA VILLE POUR SON COMMERCE, NE DÉDAIGNE PAS DE S'ASSEOIR A COTÉ DE LUI.

»AINSI PARLE, ô CHINOIS! KO-LI-TSIN, POËTE ET GUERRIER, DE QUI LA MORT EST PEU LOINTAINE. GARDEZ-VOUS DE LAISSER ÉCHAPPER SES CONSEILS COMME LES DOIGTS LAISSENT FUIR L'EAU, MAIS QUE LE DÉSIR DE LA GLORIEUSE DÉLIVRANCE SOIT GRAVÉ DANS VOTRE ESPRIT, COMME JADIS FURENT GRAVÉS LES HAUTS FAITS DES TROIS SOUVERAINS SUR LA CARAPACE DE LA TORTUE DIVINE!»

Pendant que Ko-Li-Tsin, trempant son doigt, comme un pinceau, dans le sang des vaincus, traçait de nobles caractères sur le mur d'une maison, la foule s'était silencieusement rapprochée, et lisait. Le poëte n'avait point achevé d'écrire son premier vers, que les faces de tous les spectateurs étalèrent les signes de la plus vive admiration. «Bien! bien!» disait-on de toute part, et plus d'un, saisissant un encrier pendu à sa ceinture, se hâtait de copier sur son éventail les caractères du poëme. Au second vers l'admiration s'exalta. «Quel est cet homme-ci? cria fortement un lettré du Han-Lin-Yuè, égaré parmi la populace; quel est cet homme qui dispose si ingénieusement les sonorités des rimes les plus rares, équilibre avec tant d'habileté la force et la mollesse des rhythmes divers, emploie, à l'exclusion de tous autres, les caractères purs chers aux Sages anciens et enfin, prêt à mourir, se révèle philosophe comme Lao-Tse, poëte comme Sou-Tong-Po?» Le troisième vers, par ses comparaisons hardies, redoubla l'enthousiasme. Les soldats tartares eux-mêmes, bien qu'ignorants et vils, ne purent s'empêcher de joindre leur approbation à celle des Chinois, et quand, de sa belle écriture, Ko-Li-Tsin eut tracé le dernier vers de son poëme, tous, d'une voix haute, s'écrièrent: «Non, nous ne laisserons pas s'échapper tes conseils comme les doigts laissent fuir l'eau, et le souvenir de Ko-Li-Tsin, poëte et guerrier, est désormais gravé dans notre esprit, comme jadis furent gravés les hauts faits des trois souverains sur la carapace de la Tortue Divine!»

Ko-Li-Tsin était heureux. Il salua la foule. Il dit à Tsi-Tsi-Ka:

—Tu es la veuve d'un époux illustre.

Puis il marcha vers le bourreau.

—Mon époux! cria Tsi-Tsi-Ka, ne meurs pas!