[CHAPITRE IX]
LE BAMBOU PERCE, LA POIX BRULE ET L'ACIER FOUETTE
L'homme qui a lu les sentences des poëtes et a reçu les enseignements des philosophes résiste avec courage aux plus dures épreuves;
Car il sait qu'il faut frotter le diamant, pour le polir,
Et que le Sage doit se plier aux circonstances, comme l'eau prend la forme du vase qui l'étreint.
Sous les larges terrasses qui soutiennent le Palais Impérial circulent, s'enroulent, s'enchevêtrent, comme de monstrueuses entrailles, des couloirs sans issue, où l'atmosphère, prisonnière depuis des siècles, pèse, lourde et malsaine. Jamais aucun rayon du jour n'a vu ce sinistre labyrinthe, et le pâle condamné qu'y poussent des bras cruels, après avoir entendu se refermer sur lui de terribles portes, perd bientôt le souvenir du soleil. Errant, les bras étendus, tâtant des deux mains les murs humides, il jette un cri de désespoir; mais son cri s'enfuit devant lui, se gonfle, se fait formidable, puis, en tournoyant, lui revient par un autre chemin, pareil à la clameur d'un monstre gigantesque; et bientôt le misérable, écrasé de terreur, se laisse choir, le cœur brisé, et meurt dans l'ombre intense, pleuré par la sueur froide des murailles.
Sous le palais même s'étendent des cachots affreux. Dans plusieurs tombe une pluie continuelle. Quelques-uns sont hérissés partout de minces lames tranchantes, qui laissent à peine assez de place pour le corps d'un homme. Si le prisonnier avance, recule ou s'appuie aux murs, mille blessures torturent ses membres; alors lui-même, affolé et furieux, se jette sur la mort. D'autres cachots, à la place du sol, montrent un lac profond, au centre duquel paraît une petite plateforme de marbre, si étroite que deux pieds y trouvent à peine leur place. Le condamné ne peut ni s'asseoir, ni se coucher, ni même changer de posture. Il est rare qu'après deux jours le malheureux ne se soit pas précipité dans le lac. Mais depuis la déchéance des Mings farouches ces prisons sont solitaires. L'empereur Kang-Si est glorieux et clément.
Pourtant, une salle souterraine, aux portes de bronze, reçoit quelquefois encore des juges graves et des prisonniers tremblants: bien des sanglots ont frappé ses voûtes de granit noir; bien des aveux ont été arrachés par le fer et les flammes à des bouches discrètes entre les murailles de ce lieu morne; et beaucoup d'innocents y ont avoué des crimes imaginaires pour échapper aux tortures. Cette salle précède les cachots terribles et se nomme le Palais de la Sincérité.
C'est là que Ko-Li-Tsin fut introduit peu d'instants après son arrestation. Il était calme. Il avait accompli sa volonté. Il était héroïque et serein. Il avait au cou une corde qu'un soldat tirait.