RETOUR AU PARADIS

Un jour, le Grand Cirque des Deux Mondes arriva à Bombay. J'étais ce jour-là à bout de courage, écrasé de honte. Moi, le Roi-Magnanime, devant qui tout un peuple s'était prosterné, moi le guerrier farouche qui avais versé tant de sang ennemi, rendu le trône à un prince, été le compagnon aimé de la plus belle des princesses, j'en étais réduit à me montrer dans de grotesques parades, pour étonner et divertir des foules!

Ah! combien la vie m'était lourde, comme je me sentais seul, au milieu de mes nouveaux compagnons, malgré leur bienveillance pour moi.

Puisque sans doute je ne devais jamais revoir Parvati, retrouver le paradis perdu, à quoi bon prolonger le supplice? J'étais décidé à m'enfuir de nouveau, à chercher dans les forêts solitaires le cimetière des éléphants et là, à me laisser mourir de faim, au milieu des ossements blanchis de mes pareils.

Oui, cette représentation serait la dernière.

Quand tous dormiraient je quitterais mon abri de planches, je traverserais à la nage l'étroit canal qui sépare l'île de Bombay du continent et j'irais chercher le lieu de repos où toutes mes peines mourraient avec moi.

J'étais si préoccupé par la détermination que je venais de prendre et par les réflexions que m'inspirait mon chagrin, que je fis à peine attention à l'agitation extraordinaire qui ce soir-là régnait parmi les artistes du Grand Cirque des Deux Mondes.

On rafraîchissait les costumes, on astiquait les accessoires, on répétait les tours, sus depuis longtemps, avec une ardeur peu commune, on cousait même, en toute hâte, une frange d'or à des draperies de velours rouge, pour un usage que je ne pus deviner.

La représentation commença beaucoup plus tard que de coutume. On la retarda autant que cela fut possible, malgré les trépignements d'impatience du public.

Lorsque je m'avançai sur la piste, je vis, juste en face de l'entrée, un grand espace séparé des places ordinaires par des cloisons peintes en rouge; le devant de cette loge improvisée était orné de draperies frangées d'or, d'écussons aux armes d'Angleterre et de guirlandes de fleurs; des fauteuils étaient disposés dans la loge.