Mais ma curiosité était éveillée. L'idée de chercher à apprendre ce qu'on enseignait à ces petits hommes, s'affirmait dans ma tête. Je ne pouvais pas parler, mais qui sait, je pourrais peut-être écrire.
Dissimulé, dans le feuillage, aux yeux des petits espiègles, je prêtais une attention extrême aux leçons, faisant quelquefois un si grand effort pour comprendre, que des tremblements me parcouraient tout le corps.
Il s'agissait seulement d'énoncer à la suite les lettres de l'alphabet et de les tracer sur le tableau blanc. La nuit, au lieu de dormir, j'exerçais ma mémoire, et quand, malgré ma persévérance, je ne pouvais retrouver le son et la forme des lettres, je poussais des cris de désespoir qui souvent réveillèrent mes gardiens.
Un jour, devant le tableau de l'école, se tenait debout un garçon déjà grand, mais dont l'intelligence était assez rebelle. Depuis plusieurs minutes le maître lui ordonnait de tracer la lettre E. L'enfant, la tête basse, un doigt dans la bouche, se dandinait d'un air penaud: il ne savait pas.
Tout à coup, une résolution me vint. J'allongeai ma trompe par-dessus le mur et, prenant doucement le crayon des doigts du petit ignorant, un peu ému de mon audace, je traçai sur le tableau blanc un E gigantesque.
La stupéfaction fut telle, du maître et des écoliers, qu'elle se manifesta seulement par un grand silence et des bouches béantes.
Enhardi par le succès, je saisis le linge humide qu'on passait sur le tableau et j'effaçai l'E que j'avais fait. Puis, en caractères plus petits, m'appliquant de mon mieux, j'écrivis l'alphabet d'un bout à l'autre.
Cette fois, le maître tomba la face contre terre en criant au miracle et les élèves épouvantés s'enfuirent.
Moi, j'exprimais ma satisfaction en agitant d'arrière en avant mes larges oreilles.
L'instituteur tout tremblant se leva, décrocha le tableau en ayant soin de ne rien effacer, et après m'avoir fait un très humble salut, il s'en alla.