De temps en temps, je relevais jusqu'à elle le bout de ma trompe et elle me donnait une poignée de main, en riant. Elle était très joyeuse de ce voyage, car c'était bien le premier qu'elle faisait. Certes on lui avait parlé de cette partie de la forêt pleine de fleurs rouges, mais elle savait qu'on ne l'y mènerait pas, de peur qu'un gros fruit, tombe d'un arbre, ne blessât ses membres délicats, ou qu'un serpent dangereux ne s'élançât sur elle.

Plus on le lui défendait, plus elle désirait aller là, sans doute, car elle n'aimait pas qu'il y eut pour elle des obstacles et des interdictions. Aussi, avec quelle joie avait-elle laissé son bon ami Iravata la conduire au bois défendu!

Au bout de deux heures, nous fûmes en pleine forêt sauvage. Les arbres, au-dessus de nos têtes, avaient une hauteur prodigieuse et leurs cimes étaient si épaisses que le soleil ne les traversait pas. Les plantes ne poussaient pas à leurs pieds: il n'y avait pas de buissons, pas de lianes, rien qu'une innombrable quantité de troncs maigres et sans branches, comme si nous avions pénétré dans la colonnade d'un temple immense. Parvati avait un peu peur maintenant de cette grande solitude et de ce profond silence. Elle avait cessé de chanter et, quand elle me parlait, sa voix était toute triste.

Je me mis alors à courir dans une autre direction; je me rappelais qu'à une petite distance de là, le terrain montait en pente douce jusqu'à une colline peu élevée qui était célèbre par sa beauté; ce fut de ce côté que je me dirigeai et j'y parvins en quelques minutes. Un vent parfumé apportait de là le bruit des oiseaux dans les feuilles; Parvati reçommenca à chanter.

Cette nouvelle forêt était merveilleuse. Il y avait tant de fleurs sur la terre, que j'eus bientôt les pieds tout rouges de les avoir écrasées, comme si j'avais marché dans le sang. Les arbres avaient plus de fleurs que de feuilles, et des buissons d'abeilles pendaient à toutes les branches. De petites corolles jaunes et bleues poussaient sur les troncs eux-mêmes après avoir percé l'écorce. Il y avait des parterres de plantes grasses où s'épanouissaient des fleurs épaisses. C'étaient les fleurs sacrées où les esprits bienfaisants habitent, dispensateurs des grandes joies et des désirs réalisés.

Parvati voulut descendre pour en cueillir quelques-unes; j'enroulai ma trompe doucement autour de sa longue taille flexible et je la déposai comme une fleur au milieu de ces fleurs cramoisies. Elle arracha de leurs tiges les sept plus belles corolles, fît un trou au fond de chacune et y fit passer une mince liane qui les réunit sans les serrer. Après cela, elle défit ses tresses rapidement, secoua tous ses cheveux sur son dos et y attacha comme elle put sa guirlande. Je ne l'avais jamais vue si jolie: ses parures de cour chargeaient à l'excès sa petite tête faible que les couronnes et les colliers faisaient pencher sur l'épaule. J'aurais voulu toujours la voir ainsi avec cette coiffure fleurie qu'elle s'était faite elle-même, sans esclave et sans miroir.

Je la replaçai doucement sur mon cou et je repris ma marche dans la forêt: les lianes devenaient si nombreuses et si hautes que je ne pouvais plus les enjamber; parfois j'étais obligé de me dresser sur mes pieds de derrière et de poser ceux de devant sur un faisceau de lianes vertes qui me barraient le chemin. Le poids de mon corps était à peine suffisant pour faire craquer ces barrières naturelles et me livrer passage en avant.

Souvent aussi, les arbres étaient si près les uns des autres et les branches si basses que ma chère petite Parvati aurait pu s'y blesser la figure ou s'égratigner aux épines. Alors je soulevais très haut avec ma trompe tout ce qui aurait pu toucher la princesse, afin que rien, pas même une fleur ne lui fît cligner les yeux.

Tout ce qu'elle voyait la tentait. De grands oiseaux qui passaient avec des plumes extraordinaires lui laissaient le regret de ne les avoir pas pris pour faire de leur queue verte et rose un éventail merveilleux. Elle aurait voulu les petits singes gris qui se moquaient d'elle au bout des branches et lui jetaient des fruits légers dans les cheveux. Elle aurait voulu les gros insectes qui brillaient dans la lumière et ceux qui bourdonnaient autour des grappes bleues. Hélas! je ne pouvais rien lui donner de tout cela; d'ailleurs, je n'aurais pas voulu continuer ce voyage avec toute une ménagerie sur mon dos; et, s'il faut le dire, j'étais un peu jaloux de l'attention que prêtait Parvati à toutes ces choses plus belles que moi.

Le soleil allait se coucher et la forêt devenait toute transfigurée dans les rayons rouges du soir, quand nous arrivâmes au bord du lac, tout entouré d'arbres et tellement couvert de lotus qu'on ne voyait presque pas ses eaux.