Parvati voulut descendre; je l'aidai, mais je me repentis bientôt de mon imprudence quand je vis mon amie dénouer son grand pagne de soie d'or, le jeter sur la berge et plonger dans l'eau lumineuse.
Comme une bonne très prudente, j'avais peur des rhumes pour ma petite maîtresse et je lui fis de grands signes de trompe pour l'engager à remonter. Alors elle me supplia des yeux, prit un lotus dans chaque main et se croisa les bras sur la poitrine, comme on fait devant les statues de la déesse Laschmi quand on veut l'implorer pour une grâce ou la remercier de l'avoir accordée.
Je la laissai donc faire; je fus assez faible pour cela. Elle était si joyeuse et si vive. Parmi les grands lotus qu'elle écartait en marchant sur le fond du lac, je ne voyais que sa petite tête ronde, ses yeux brillants comme la nuit et sa bouche rieuse entre ses cheveux mouilles. Elle laissait dans l'eau, derrière elle, tout un sillage parfumé, où s'en allaient la poudre bleue et l'essence de santal sacre qu'on avait répandues sur elle pour lui donner la couleur du ciel. Et bientôt elle n'aurait été qu'une petite fille comme les autres, si elle n'avait conservé dans son regard un éclair de royauté.
[Chapitre XVIII]
LA PUNITION
Le soleil se coucha; elle revint lentement vers la berge et s'apprêtait à remonter, quand elle poussa un cri perçant et mit ses deux mains devant sa bouche en tremblant de tous ses membres: je suivis la direction de ses yeux; un grand frisson me traversa à mon tour quand j'aperçus, roulé dans les grandes herbes, un serpent de l'espèce la plus dangereuse, qui guettait Parvati pour s'élancer sur elle dès qu elle aurait mis le pied sur la rive.
Oh! comme je fus puni alors de ma coupable pensée! L'inquiétude qui me brûlait le cœur en voyant Parvati en danger, me fit comprendre combien devaient souffrir Saphir-du-Ciel et Alemguir, en ne voyant pas revenir leur fille bien-aimée, à l'heure accoutumée. J'étais donc redevenu une brute égoïste? un être sans réflexion? un simple éléphant enfin, pour avoir eu l'idée impardonnable de dérober la princesse à sa famille et à sa cour? Maintenant, elle était perdue peut-être, et moi avec elle, car j'étais bien décidé ne pas lui survivre, si l'affreux reptile la touchait de son venin mortel.
Ces pensées déchirantes se succédèrent dans ma tête avec une rapidité terrible, et manquèrent me faire perdre mon sang-froid. Il me revint assez vite heureusement. Je poussai un cri brusque et strident en même temps que je fis un bond vers le serpent qui, surpris et effrayé, replia vivement une partie de ses spirales, renfonçant ainsi sa tête dans les feuilles.