—Qu'en dites-vous, milord, vous, un des plus savants hommes de l'Angleterre? demanda la princesse en m'essuyant les yeux avec son écharpe de gaze.

Le savant avait repris tout son sang-froid.

—Quintus Mucius, qui trois fois fut consul, dit-il, raconte qu'il a vu un éléphant tracer des caractères grecs et former cette phrase: «C'est moi qui ai écrit ces mots et consacré les dépouilles celtiques»[2]. Et Élien rapporte qu'un éléphant a écrit des sentences entières et même a parlé. Je ne pouvais croire des choses pareilles. Il faut bien reconnaître qu'elles sont possibles et s'incliner devant les anciens, nos maîtres, en s'excusant d'avoir douté de leur parole.

Ma princesse décida que le maître d'école serait attaché à ma personne et chargé de m'apprendre à écrire des syllabes et des mots, si cela était possible.

Le brave homme, avec un respect profond et une patience digne d'un saint, se mit à l'œuvre dès le lendemain.

Je fis, moi, de si grands efforts pour comprendre que je maigris de façon à donner de l'inquiétude à ceux qui m'aimaient. Ma peau en vint à flotter sur mes membres comme un habit trop large, mais lorsqu'on parla d'interrompre les leçons, je poussai de tels cris de désespoir qu'il ne fut plus question de cela. On m'obligea seulement à espacer les heures d'étude, à me promener, et surtout à ne pas oublier de manger comme cela m'arrivait souvent dans la fièvre d'apprendre qui me tenait.

Je fus enfin récompensé de mes peines. Un jour, je pus écrire le nom bien-aimé de ma princesse: il est vrai qu'il fut aussitôt effacé, tellement je noyai le papier sous un déluge de larmes.

A partir de ce moment, il sembla que des voiles s'étaient déchirés dans mon cerveau. Je fis des progrès rapides et avec une étonnante facilité. Ce fut au point que mon professeur ne parut plus être à la hauteur de sa tâche, et que l'on appela auprès de moi un très illustre brahmane pour achever mon éducation.

J'entendais dire que tout Golconde ne s'occupait que de moi, et que l'on s'attendait, le jour où je saurais écrire, à d'extraordinaires révélations sur les migrations successives de l'âme royale, peut-être divine, qui habitait mon corps d'éléphant.

Ce que j'écrivis fut simplement l'histoire de ma vie déjà longue, et que ma chère maîtresse ne connaissait pas en entier. Elle fut aussitôt traduite de l'hindoustani, dans lequel je l'avais écrite, en toutes les langues d'Asie et d'Europe, et vendue par centaines de mille volumes.