Il fallait me sacrifier, cependant, pour éviter d'attirer de terribles catastrophes sur ceux qui m'avaient traité comme un ami. Baladji-Rao assassiné à Golconde, c'était la guerre rallumée, d'épouvantables représailles, la ruine de mes bienfaiteurs; et j'avais beau essayer de me dompter, de me résigner à accepter ce que je ne pouvais éviter, la vue du prince de Mysore, aussi loin qu'il fût de moi, faisait monter dans mon cerveau une bouffée de colère, qui m'ôtait la raison et me poussait invinciblement au meurtre.

Partir! il fallait partir! donner à ma chère Parvati cette dernière preuve de dévouement.

La nuit qui précéda le jour des noces, au moment où la lune se couchait, j'ouvris sans bruit le grand portail de mon étable, et je sortis à pas légers.

Un instant j'eus l'idée d'aller pour la dernière fois devant la chambre de ma princesse, de cueillir des lotus et de les accrocher à son balcon, comme je le faisais souvent, c'eût été là au moins un adieu, et elle l'eut compris. Mais j'avais le cœur serré, les yeux troubles; je craignis d'être faible, de ne plus vouloir partir après m'être rapproché d'elle; et, rapidement, je traversai la cour, j'enlevai la barre et les chaînes de la porte, puis, après l'avoir refermée le mieux que je pus, je m'élançai dehors.

Un grand silence emplissait Golconde, tout était noir et désert. Je connaissais si bien les rues et les places de la ville que je pus la traverser, malgré l'obscurité, d'une allure très rapide. Je baissais la tête sous la bonté et le chagrin, tout en marchant mes lourdes larmes tombaient sur mon chemin, si larges, qu'on aurait pu par elles retrouver ma trace, si l'aride poussière ne les avait bues aussitôt.

Le jour naissait quand j'aperçus la forêt qui si souvent avait été le but de nos promenades avec ma douce Parvati.

Quand se découpait alors à l'horizon la ligne bleuâtre et sombre que dessinaient sur le rose éclatant du ciel les arbres de la lisière, comme je me sentais heureux et prêt à amuser la rieuse princesse avec ma folâtre gaieté. Et maintenant, combien j'étais triste et malheureux en m'enfonçant sous l'ombre verte. J'avais la poitrine gonflée d'énormes soupirs—des soupirs d'éléphant—qui, parfois s'échappaient en sonorités terribles qui effrayaient toutes les bêtes du bois.