Ainsi l'anachorète, près de qui j'espérais trouver un refuge, avait quitté la forêt; il avait cherché un autre ermitage, il avait repris la vie errante de mendiant que les livres sacrés ordonnent aux brahmanes de mener parfois, ou, peut-être même, était-il mort, tué pur quelque tigre vorace. Et ainsi, avec lui, toute joie s'était enfuie de la forêt qu'il ne sanctifiait plus.
Chapitre XXIII
LA HARDE
Mon chagrin s'accrut encore, s'il pouvait s'accroître. Qu'allais-je devenir, moi, habitué depuis si longtemps à vivre parmi les hommes et choyé de tous? Pourquoi alors une sage pensée ne me vint-elle pas, celle de regagner le palais de Golconde, où on ne se serait peut-être pas encore aperçu de ma faute? Mais ma jalousie et ma haine homicide m'égaraient; il fallait que j'en fusse puni, et la sage pensée qui m'aurait épargné tant de maux ne passa pas dans mon esprit. J'allai donc au hasard des fourrés et des clairières, m'enfonçant presque affolé en des régions inexplorées; et déjà, à ma tristesse, s'ajoutait une autre souffrance. Si j'avais, comme les hommes, la faculté de rougir, je rougirais de l'écrire: la faim me faisait cruellement souffrir. Je n'aurais pas dû, en un tel instant, songer à de si viles préoccupations; mais, je le répète, notre race supporte moins que toute autre le manque de nourriture; et, durant ma longue vie, j'ai vu la douleur de tant d'hommes céder à la crainte de la faim qu'on ne m'en voudra pas, je l'espère, du sentiment que j'exprime.
Ainsi, j'étais très triste et j'avais faim. Je cueillais bien, çà et là, quelques feuilles à demi mortes ou quelques maigres herbes; mais qu'était cela pour me rassasier? Et je me désespérais, quand je reconnus en des bruits assez lointains qui me parvinrent, la sonorité des barrits; et je repris un peu d'espoir.
—Ces éléphants que j'entends barrir sont, sans doute, des éléphants sauvages; j'essayerai pourtant de les attendrir et, peut-être, voyant ma détresse, voudront-ils bien m'admettre dans leur harde.
Je tâchais ainsi de me rendre moi-même un peu de courage, et je marchai vers la partie de la forêt d'où j'avais entendu venir des cris d'éléphants; parfois de nouveaux cris m'arrivaient, et, ainsi guidé, je découvris, au bout d'un assez long temps, une clairière autour de laquelle étaient accroupis une vingtaine de grands éléphants.