[Chapitre XXV]

L'ANNEAU DE FER

De village en village, de bourg en bourg, de ville en ville, nous arrivâmes à Calcutta; et ce fut là qu'une fois de plus ma vie changea. Voici comment.

Nous étions depuis longtemps déjà dans cette grande cité où Moukounji trouvait sans cesse à nous occuper. L'anglais, qu'il avait appris dans sa jeunesse, lui était parfois d'un grand secours. Il y avait plusieurs jours que nous travaillions sur le port, où l'on nous employait à décharger les vaisseaux. Les fardeaux très lourds ne m'étaient rien à porter; et Moukounji, alerte et insinuant, rendait mille services aux voyageurs et aux matelots. Il gagnait assez largement notre vie; mais, hélas! il n'en résultait guère pour lui que des accès d'ivresse plus fréquents et plus terribles, et pour moi que des coups et des humiliations. Souvent il s'en allait avec quelques autres, boire dans les tavernes qui avoisinaient le port, et je restais seul à attendre son retour. Il savait bien que je lui resterais fidèle.

Or, un matin, nous venions d'aider à décharger un assez gros navire de commerce et Moukounji m'avait laissé mangeant quelques légumes, et était allé boire, quand, au même quai, aborda un paquebot avec de nombreux passagers. Je me désolai, voyant que mon maître allait manquer une occasion de gagner peut-être quelques roupies; et je ne pouvais me mettre à le chercher au hasard. Le plus sage parti était de l'attendre avec patience, et c'est celui que je pris. Moukounji pouvait venir à temps encore: pourvu qu'alors il ne fût pas ivre.

Je regardais donc les passagers qui débarquaient. C'étaient des Européens et surtout des Anglais, qui couraient çà et la, cherchant leurs paquets, interpellant les porteurs, ne se faisant pas comprendre, et ne comprenant pas ce qu'on leur disait. Le spectacle qu'ils donnaient me divertissait assez, et j'observais chacun attentivement, essayant de deviner, d'après son aspect et son air, comment il allait agir. Je ne fus pas long à remarquer, parmi ceux qui débarquaient, un groupe d'individus dont le calme contrastait avec l'agitation des autres. Ils étaient une vingtaine environ, à peu près autant d'hommes que de femmes, jeunes presque tous, et vêtus avec une correction et une élégance parfaites. Il ne semblait pas que le voyage les eût fatigués; ils se rangeaient sur le quai, sans s'étonner de rien; l'un d'eux, avec le plus grand flegme, passa, au bout d'un instant, la troupe en revue, et, ayant constate que personne ne manquait.

—Nous pouvons aller à l'hôtel, dit-il à ses compagnons.

Puis, s'adressant spécialement à un jeune homme: