Bouddha me bouda,

Le cruel Bouddha....

—Est-ce drôle, dit-il tout à coup en s'interrompant, il m'énerve maintenant, ce refrain-là! Et je l'ai tant chanté et rechanté là-bas!... Bouddha! Je ne t'ai pas dit l'histoire du Bouddha d'Antonia?... Non?... Comique et triste, cette histoire-là, mon cher!... Antonia!... Ah! la jolie fille!... Et bonne fille! Grande, blonde, gaie, des dents de mangeuse, des lèvres de joyeuse, tout cela appétissant, sain et solide!... Nous avions commencé par nous détester, je ne sais pas pourquoi. Un souper, au Cercle, après une revue de fin d'année, où elle avait figuré je ne sais quel personnage... le Nouveau Timbre-poste ou le Détective dans l'embarras.... Placée à côté de moi.... J'avais voulu faire de l'esprit, elle ne m'avait pas trouvé drôle et me l'avait dit. Six mois après, nous nous adorions. Quand je dis nous, moi je l'adorais. Elle ne me détestait probablement pas. Bonne créature, Antonia! Et campée!... Du reste, tu la connais.

—Par les photographes.

—Ça suffit. J'étais détaché au ministère de la guerre. Beaucoup de temps moi. J'ai vu quatre-vingts fois de suite la Petite Mousmée, l'opérette japonaise laquelle avait collaboré Yamato, le chargé d'affaires du Japon. Très gentille dans la Petite Mousmée, Antonia! Sa robe de soie bleu ciel à fleurs jetées lui collait comme à la peau et la moulait comme ces voiles mouillés que les sculpteurs jettent sur leur terre fraîche. C'était, mon cher, sous cette caresse du satin, la femme même, la femme attirante, vivante, avec sa beauté impérieuse et saine, que le public avait sous les yeux. Les marchands de lorgnettes ont dû faire leurs frais. Et de cette robe bleue une nuque blanche sortait, un cou élégant mis à nu par les cheveux relevés en bloc, et retenus, au haut de la tête, par une grosse épingle d'or. Les oreilles charnues, les joues à fossettes, les lèvres, le rire d'Antonia, ont été pour cinquante pour cent dans le succès de la Petite Mousmée. Quant à Lafertrille, qui jouait Bouddha, jamais il n'avait été plus drôle. A propos, de quoi est-il mort, Lafertrille?

—De la maladie moderne: l'ataxie locomotrice! Trop de petites mousmées. Et quand il est mort les chroniqueurs ont dit: «Encore un qu'on ne remplacera pas!» Et maintenant Galivet a repris les rôles de Lafertrille, et qui parle de Lafertrille maintenant qu'on a Galivet? Galivet est gras, Lafertrille était maigre. Voilà toute la différence, le public s'en moque! Il se moque de tout, le public!

—Je ne connais pas Galivet, mais j'ai vu Lafertrille jouer Bouddha de la première à la dernière. Le tour de Bouddha en quatre-vingt soirs! Et quand c'était fini, Bouddha, avec quelle joie j'emportais «ma mousmée» à moi, fouette cocher, au grand galop, vers son petit hôtel de l'avenue Kléber!... Le coupé traversait la place de la Concorde presque déserte, montait rapidement les Champs-Élysées, où d'autres coupés duos passaient emportés aussi, et le temps me paraissait si long, si long, quoique j'eusse près de moi, la tête sur mon épaule,—ou moi la serrant de mon bras passé sous son manteau,—la jolie blonde que toute une salle lorgnait tout à l'heure, et qui me fredonnait très bas, pour moi seul, comme un petit murmure caressant, le couplet bissé par les boulevardiers:

Mon petit Bouddha,

Que tu m'as fait de la peine!

Je trouvais la route longue, et, arrivé, je regrettais presque cette sensation délicieuse d'un tête-à-tête au fond d'une voiture avec une créature que tout Paris enviait, et que quelqu'un, à la lueur du gaz, pouvait presque reconnaître du fond d'un de ces coupés qui nous croisaient. C'est étonnant ce qu'il y a de grains de vanité au fond de l'amour!... Et pourtant, vrai, j'aimais Antonia pour tout de bon.