Et il essayait encore de sourire, se sentant pris d'une envie de fuir, ne sachant pas comment détourner de lui les confidences navrées de ce mari dont l'affection allait à lui naturellement. Il s'efforçait d'enrayer l'entretien par quelque ironie qui était sur ses lèvres et non dans son cœur, puis tout à coup, se sentait étrangement troublé parce que Norton, d'un mouvement instinctif, lui saisissait la main et disait, la voix brève:
—Au fait, vous avez raison! Ne vous mariez pas. Il y a trop de douleurs dans ce voyage à deux où l'un laisse fatalement l'autre en chemin. Et quand on s'est senti aimé d'un amour vrai, rien, vous entendez, rien n'égale la souffrance de celui des deux qui devine à un moment donné qu'on ne l'aime plus, que c'est fini, que la pensée de l'être adoré va ailleurs, qu'on en aime un autre! Eh bien! moi, mon cher, j'en suis là. Et voilà le fond de mon cœur! Et voilà pourquoi je souffre à crier, à me briser la tête contre la muraille!
Solis sentait, sur sa main, la pression brûlante des doigts de cet homme secoué d'une fièvre nerveuse. Il avait ressenti, lui aussi, une secousse, comme l'engourdissement soudain d'un choc électrique, lorsque, presque malgré lui, avec rage, Norton avait laissé jaillir cette confidence, chaude comme un jet de sang:
—Un autre! On en aime un autre!
Un éblouissement avait zigzagué devant lui; et, d'instinct, son cri avait été une consolation donnée, un mensonge fait à Norton et à lui-même:
—Allons donc! C'est de la folie! Mistress Norton n'aime que vous!
Et, s'entendant parler, il avait éprouvé une sensation qu'il pouvait analyser jusque dans son trouble: il lui semblait qu'il avait répondu trop vite et que sa voix, en parlant, tremblait, comme si le mensonge eût éclaté, visible. Il l'aimait, il l'aimait cette Sylvia dont Norton regrettait l'amour. Et cet amour, son cri poussé n'allait-il pas le trahir?
—Oh! je ne dis pas que mistress Norton ne soit point ce qu'il y a de plus honnête en ce monde, répondit le mari avec un amer appétit de confidences; je dis qu'elle m'échappe, qu'elle se réfugie pour me fuir, moi qui suis la réalité, dans quelque rêve, quelque songerie, quelque roman.... Cet autre, dont je parle, je ne veux pas dire qu'il existe; mais ce que je sais, ce que je sens et ce qui me torture, c'est que je ne suis plus seul dans la pensée de Sylvia; c'est que la vie que je lui ai faite a abouti pour elle à une déception; c'est que, moi l'adorant à éprouver une joie rien qu'à vous parler d'elle, nous sommes, elle, malheureuse à crier, moi, malheureux à pleurer. Voilà la vie, mon cher! Et il y a des gens qui font des lâchetés pour la conserver!
Solis était effrayé de cet état d'âme, de cette souffrance du mari qui, avec une acuité singulière, lisait à livre ouvert, dans le cœur de sa femme, et parlait précisément de cet «autre» que sa femme pouvait aimer—à qui?—à l'autre, à lui, Solis, à lui, l'aimé d'hier, le voleur d'amour de demain.
Et il ressentait un sentiment de gêne atroce. Il eût voulu, encore une fois, arrêter Norton dans ses confidences, et pourtant il ressentait une joie profonde à entendre parler ainsi de Sylvia. Il la revoyait, tandis que le mari parlait, avec son air triste et doux, et il l'entendait avouer qu'elle pourrait l'aimer. Georges avait un petit frisson presque terrifié. Il se demandait si, par hasard, Norton, qui ne pouvait cependant rien soupçonner, ne voulait point pénétrer son secret en lui livrant le sien. Mais le Yankee était incapable d'un machiavélisme semblable. C'était une souffrance intérieure qui, seule, le poussait à se livrer ainsi, comme si, en se dégonflant le cœur, toute l'amertume en eût coulé, par une fissure.