—Vous étiez riche, fort riche, et vous pouviez offrir, avec votre fortune, votre nom à qui vous vouliez.
—Sans doute....
—Moi, dit M. de Solis, j'étais assez pauvre, comparativement à cette jeune fille, et je ne pouvais pas, je n'osais pas lui dire de partager une existence qui lui eût semblé mesquine, comparée à celle qu'elle avait, jusque-là, menée chez son père. Et mon amour me criait de parler, et mon orgueil m'ordonnait de me taire.
—Il est dommage que cette jeune fille n'eût pas été une Yankee, comme vous dites. Vous auriez été plus à l'aise. Je sais une jeune fille dont le père a cinq cent mille dollars de rente et qui a épousé un pasteur de Tennessee, lequel a sa Bible pour toute fortune. Elle est très heureuse. Bah! mon cher Georges, une femme console d'une femme! Il y a un proverbe espagnol qui dit: «La tache de sang de la mûre, une autre mûre l'efface!» Vous en verrez chez moi, au parc Monceau, des Américaines, brunes, blondes, rousses, et de délicieuses, et de capiteuses, et de charmantes, et c'est peut-être—en dépit de vos restrictions sur la race—l'une d'elles qui effacera l'image de votre compatriote.
—Peut-être! répondit M. de Solis.
Puis, regardant toujours cette pendule où l'œuvre d'art se faisait machine, il ajouta:
—Je ne crois pas!
L'Américain haussa les épaules.
—Parbleu! On ne croit jamais ces choses-là jusqu'au jour où l'on s'aperçoit que ce qu'il y a de plus rapide après l'oubli des vivants disparus, c'est l'oubli des sentiments qu'on croyait éternels.... Et c'est bien naturel.... Mais, mon cher Georges, si l'on passait sa vie à ne se consoler de rien, on ne vivrait pas!... Et il faut vivre!... En avant, toujours en avant! C'est notre devise nationale.... Et c'est ma devise particulière.... Je ne passe point ma vie à m'attarder aux fantômes du sentiment.
M. de Solis regardait autour de lui pendant que Norton lui parlait, et il éprouvait, à se trouver là, à Trouville, dans le cabinet de l'Américain, presque pareil à un office de New-York, la sensation d'un voyage, une sorte d'impression d'exotisme. Jusqu'en cette maison du bord de la mer, Norton avait apporté sa marque particulière et l'estampille de ses goûts personnels. Ce cabinet de villa normande avait en effet un caractère spécial. Au milieu du luxe de cette construction fantaisiste, de ces bibelots qui rappelaient à Trouville l'hôtel de la rue Rembrandt, cette pièce d'aspect sévère—égayée seulement par la trouée de la mer, de la lumière, par le window—ce grand cabinet ressemblait à la vaste cellule d'un laborieux. Des tableaux, mais peu nombreux, et à côté d'un Cavalier, de Velazquez, argenté comme une vieille orfèvrerie, une aquarelle représentant, sur une mer déplorablement bleue, un yacht portant le nom de Mme Norton: Sylvia; le cadre de cette marine, signée d'un artiste américain, touchant presque un paysage où, à l'ombre de pins gigantesques—quelques-uns entamés, couchés à terre et déjà débités—une petite maison de pionniers laissait envoler sa fumée douce comme un soupir d'idylle. La maison, l'humble maison de Norton le père. Le logis où, tant de fois, le soir, sous la lampe à pétrole, le vieux Norton avait lu la Bible à ses cinq enfants, groupés autour de la table où brillait encore la cognée du défricheur de bois! Un tableau que Richard transportait partout où il allait, accrochait au-dessus de sa tête, comme un Russe l'icône sainte dans son isba.