Toute la vie de Norton tenait en ces deux images. La maisonnette de bois, c'était la famille, le vieux couché maintenant sous le marbre d'un monument de pierre portant ce nom, glorieux comme celui d'un fondateur de dynastie; Abraham Norton. C'était le père, la mère au bon sourire, les sœurs, mariées maintenant, et les deux frères, tous deux tués pendant la guerre de sécession, sous le drapeau étoilé. Le yacht, c'était la vie présente, l'amour profond d'une existence, l'unique amour, la récompense de toute une vie laborieuse, la femme adorée, la chère Sylvia!

Au-dessous de ces images, de petits corps de bibliothèque en ébène, laissant à portée de la main des livres en nombre restreint mais choisis, utiles, traités de physique, de chimie ou de morale, cette chimie de l'âme. Sur une étagère, des minerais, aux étiquettes à l'encre rouge, pépites d'or ou échantillons de charbons—un modèle de locomotive, bijou de mécanisme, à côté d'un téléphone—puis, sur la cheminée, comme le cachet même de l'américanisme du maître, la pendule caractéristique, celle dont le balancier était un pilon d'acier montant et descendant avec une régularité de chronomètre et dont chaque mouvement marquait une seconde, comme si, au tic tac léger de la pendule d'Europe, Norton préférait la constatation du temps faite par un horloger utilitaire.

Cette pendule que M. de Solis regardait, semblait aussi dire, en sa langue de fer: Go ahead! et de son pilon où la lumière du dehors accrochait des reflets d'acier, écraser ce que Richard Norton appelait les «fantômes du sentiment».

—Ce que vous me dites ne m'étonne pas, fit le marquis. Il y a tout une façon d'envisager la vie dans votre pendule, mon cher Norton. Elle ne marque pas le temps, elle l'écrase!... Les Hollandais, qui étaient cependant des gens pratiques, donnaient à leurs horloges une poésie qui sentait le rêve.... Ils montraient les bateaux oscillant à chaque seconde, les moulins tournant, éperdus, de minute en minute, des pêcheurs tirant au bout d'une ligne en fer-blanc quelque poisson argenté, et la lune, la pâle lune se levant sur des paysages fantastiques et presque chinois, comme on en voit à Saardam.... Mais c'était, ces paysages, et ces maisonnettes, pour les pauvres gens enfermés dans leur maisonnette, auprès du Zuyderzée gelé, une fenêtre ouverte sur l'idéal; et, dans la fumée de leur pipe, ils revoyaient leur passé ou leurs voyages, tandis que doucement, régulièrement, le tic tac du balancier berçait leurs songeries, silencieuses comme un bon sommeil.... Vous, vous faites de vos pendules des mortiers pilons ou des roues mécaniques.... Et en regardant ce marteau qui tombe et remonte, et retombe et monte encore, pour retomber toujours, je pense instinctivement à tout ce qu'il y a de supprimé, d'aplati et de lourdement assommé dans la vie moderne. Je crois qu'il faut parer les pendules—ces marqueuses du temps qui fuit—comme il faut parer les tombeaux, pour nous mieux masquer la mort sous la poésie et sous les fleurs.

—Et moi, dit Norton, je crois et je vous le répète, qu'il faut montrer et célébrer la vie, telle qu'elle est, comme elle est, avec ses vérités, ses âpretés, ses pilons de toutes sortes, pour la brasser, la dompter et la faire aimer!

Le marquis, assis, regarda un moment cet homme taillé comme dans le cœur d'un chêne et qui, debout, ses larges mains posées sur la cheminée, le contemplait avec une expression à la fois joyeuse et pleine de défi—de défi contre le sort.

—Allons, dit M. de Solis, je vois que si vous méprisez si fort le rêve, c'est que vous avez probablement trouvé la réalité du bonheur.

—J'avoue que je serais ingrat de me plaindre. Et pourtant!...

—Pourtant? demanda le marquis.

Le front dur, osseux, de Norton, se plissa comme sous une pensée de mélancolie.