—Mon pauvre ami, dit l'Américain, tout le monde a ses peines... ses inquiétudes.... Je vous faisais allusion aux miennes, tout à l'heure.... J'ai trouvé, moi, qui n'avais et n'ai point l'air—n'est-ce pas?—d'un héros de roman, la créature idéale et à la fois la meilleure des femmes. J'ai épousé une jeune fille qui est vraiment—vous l'avez peu vue, mais vous la connaissez—une âme d'élite tout à fait supérieure.... Je l'aime du plus profond de mon cœur.... Je donnerais en bloc tout ce que je possède pour la voir seulement sourire, et je me mettrais ensuite vaillamment à la besogne pour lui regagner un luxe nouveau.... Eh bien, cher, tout ce bonheur, tout ce semblant de parfaite félicité qui, certainement, pour les gens qui ne me connaissent pas, pour les quémandeurs, les exploiteurs, les indifférents, les conseilleurs, les reporters qui parlent, à m'en agacer, du richissime Norton—Richard souriait—toutes les jouissances apparentes qui, pour les Parisiens, font de moi un être privilégié du sort, enviable à tous les points de vue—tout cela, Solis, cette chance même dont je remercie le sort, ne tient pas devant cette vérité brutale: je suis inquiet, je suis attristé... et, au fond, tout au fond de l'âme, voulez-vous que je vous le dise? malgré mon amour de la lutte et du travail, et de tout ce qui est la vie, la vraie vie, la vie utile, robuste, généreuse, eh bien! voilà, mon cher: je ne suis pas heureux!
—Pas heureux!
—Ou, si vous voulez, il me semble que tout ce bonheur-là ne tient qu'à un fil. J'ai des terreurs de superstitieux. Bien romanesque, hein? votre ami Norton, pour un Yankee, et malgré cette pendule utilitaire qui vous déplaît tant?... Il y a du roman partout, mon bon Solis, voilà ce que ça prouve. Et plût à Dieu que mon inquiétude fût un roman! Mais non, Sylvia souffre.
—Sylvia? répéta le marquis, en donnant à ce nom une expression d'émotion singulière que Norton ne remarqua pas.
—Elle souffre, je vous l'ai dit, ou du cœur ou des nerfs, qui sait?... Névrose, trouble dans la circulation du sang, menace d'une embolie—pour m'en tenir au diagnostic de Fargeas, rétrécissement de la valvule mitrale, voilà le terme scientifique—et c'est cela qui empoisonne la joie que j'ai de me sentir maître de ma vie, récompensé dans mon labeur, riche, libre—mais avec une menace devant moi, un obstacle, un mur, oui, comme un mur de cimetière!
Maintenant, Solis passait par une sorte d'épreuve nouvelle, et une cruauté satisfaite lui venait à la pensée, lui entrait au cœur, tandis qu'il écoutait, silencieusement là, Richard Norton lui confier ses doutes. Oui, peu à peu, l'Américain laissait fouiller en lui, pénétrer dans sa vie et, machinalement, dans cette causerie avec l'ami retrouvé, disait comment son mariage avec miss Harley s'était fait. Et dix fois Georges l'eût interrompu, prêt à crier: «Mais taisez-vous!» s'il n'eût ressenti cette amère consolation de savoir, d'apprendre des lèvres du mari lui-même, qu'il y avait, comme lendemain à cette union, une déception, une souffrance.
—J'avais, disait Norton, rencontré souvent, chez son père, la jeune fille que je devais épouser. Triste, pensive, très sérieuse. C'est par là qu'elle m'avait séduit. Je ne suis ni pensif ni mélancolique, moi! Les contraires s'attirent. Et, comme vous, pourtant, j'hésitais à me déclarer, non pas à cause de ma fortune, parbleu non! mais à cause de son intelligence et de sa beauté, de cette grâce qui ne semblait pas faite pour mes grosses mains rudes et mon humeur de bûcheron! Puis, un jour, comme, la voyant plus attristée, je me sentis plus ému... et plus éloquent... sans le vouloir... je lui demandai si elle ne voudrait pas confier sa peine—car elle en avait—à quelqu'un qui la partageât. Je lui dis que je ne demandais rien au monde que de me dévouer à elle.... Il paraît qu'elle devina que je ne mentais guère.... Le père était mon ami.... Il plaida ma cause, la gagna.... Et... nous voilà mariés!
—Mariage d'amour, dit Solis, prenant plaisir à s'enfoncer à lui-même un peu d'acier dans le cœur.
—L'amour d'un côté, l'amitié de l'autre, répondit Norton, que la question sembla rendre sérieux. Mais des deux côtés la confiance la plus profonde et la plus complète.... Peut-être y eut-il chez elle comme une hâte de se marier... pour ne plus hésiter—qui sait? pour oublier... fit-il, comme à lui-même...—Mais—et sa voix devint plus résolue—nous sommes habitués à des unions et à des décisions rapides; et la famille, chez nous, ne s'en porte pas plus mal.... D'ailleurs, il nous suffit d'une parole donnée, du fond du cœur, devant un pasteur qui bénit deux êtres au nom de Dieu, et dans la froideur même de cette cérémonie, il y a une gravité... une simplicité qui ont leur grandeur et qui me plaisent....
—Et la poésie? demanda Solis en désignant la pendule.