—Oh! la poésie! La poésie est partout où il y a une affection vraie. On me donnait celle que j'aimais! J'étais, quand je l'ai épousée, fou de joie, ivre d'espoir; j'étais heureux! Mon cher, mais c'est encore une poésie, le bonheur!

—C'est peut-être la meilleure, en effet, dit le marquis, très pâle. Et depuis?

—Depuis...—Norton hésita un moment—depuis.... Ah! les idylles humaines ne durent pas longtemps!... La première douleur pour ma femme fut la mort de son père.... Ruiné, le pauvre homme, sans que j'aie su qu'il était embarrassé dans ses affaires, tant il avait la fierté de son honneur commercial, et sans que j'aie pu lui venir en aide!...

—Comment ne l'avez-vous pas appris au moment de son mariage... au contrat?

—Le contrat! quel contrat?—Et Norton riait.—Oh! nous n'avons pas de ces discussions d'intérêts amoureux par-devant notaires, nous autres! L'Américain épouse celle qu'il aime sans feuilleter le Code, et se charge de la rendre heureuse sans qu'un officier ministériel lui en impose l'obligation par traité discuté comme un procès... Elle apporte pour sa dot sa beauté, lui, pour dot, son courage! Et en route, à la garde de Dieu! Les parents ont travaillé, amassé, ils sont vieux! Ce n'est pas le moment de leur demander de compter leur fortune et de la diminuer!... Ils peuvent passer, les chers aimés, leurs derniers jours sans se priver de rien, vivant, en toute justice, de ce qu'ils ont bien et dûment gagné! S'ils ont encore de l'appétit et mangent leur fortune, eh bien! tant mieux pour eux! Ils l'ont conquise et peuvent la gaspiller. C'est leur affaire. Ma femme ne n'inquiétait pas plus de savoir si son père lui laisserait un dollar que moi de calculer ce que j'aurais un jour de l'héritage!... Et voilà notre affreux mercantilisme yankee, mon cher ami, le voilà! Quoi qu'il en soit—que cette catastrophe ait attristé ma femme ou qu'une autre tristesse lui tienne au cœur—depuis ce temps la santé de mistress Norton m'inquiète, et je me soucie plus de savoir ce que pense le docteur Fargeas que de ce que font les actions de mes mines de pétrole à la Bourse de New-York ou de Chicago.

—Et, demanda Solis, peut-être pour détourner sa pensée de Sylvia, vous continuez à diriger, de votre cabinet de Paris, ces exploitations qui demandent une surveillance de tous les instants?

Norton se mit encore à sourire, montrant ses dents saines et fortes dans sa barbe fauve.

—Oh! ne craignez rien, mon bon Solis! Le Yankee ne perd pas ses droits. Le câble transatlantique me tient, dans l'hôtel de la rue Rembrandt ou dans cette villa de Normandie, au courant de mes affaires comme si j'étais assis là-bas à mon office.... Je suis un Américain de Paris; mais aujourd'hui il n'y a plus de Paris et il n'y a plus d'Amérique.... Ou plutôt pour flatter votre chauvinisme, l'univers n'est plus que la banlieue de Paris, et vous nous le prouvez puisque vous revenez de l'Annam comme on revenait autrefois de Saint-Cloud ou de Bougival.

—Et très enchanté de vous retrouver, de me réchauffer à votre vaillance, mon cher Norton, mais—sa voix, qu'il voulait rendre assurée, tremblait un peu—attristé... oui... attristé... de ne pas vous savoir complètement heureux!

—Bah! dit Norton, si vous connaissez le bonheur parfait, vous, indiquez-moi où il niche, cet oiseau fabuleux! Je fais monter son nid en topazes!... Mais surtout pas un mot de ces inquiétudes à mistress Norton lorsque vous la verrez!