En sortant, Suzanne alla droit rue de Laval, dans une maison meublée, chez une amie de théâtre qui l'avait bien souvent raillée sur sa liaison avec Joseph. Elle lui dit qu'elle était lasse, décidée à rompre avec cette existence d'actrice bourgeoise.
—Je sens que je touche déjà du doigt ce luxe, je n'ai qu'à étendre la main, je n'ai qu'à vouloir, je veux.
—Eh bien! ma petite Cachemire, dit l'autre, quittez le boulevard extérieur et venez ici. Il y a un appartement dans la maison que le portier me laissera occuper jusqu'au 15. Je suis très-bien avec le portier. Et d'ici au 15 vous avez le temps d'avoir un coupé!
Le soir même, Suzanne annonça qu'elle partait. Madame Herbaut devint toute pâle et pleura un peu. Joseph se contenta de dire à sa sœur:—Il y a des gens qui aiment la misère, que veux-tu?
II
Léon de Bruand à Paul Barré, officier d'infanterie de marine, à Saïgon (Cochinchine).
25 décembre.
«Mon cher ami,
«Je continue à t'entretenir de moi. Aimable confident, placé à deux mille lieues de son ami et qu'il me semble voir si souvent, et qui m'écoute et qui me répond! Ah! que tes Armanites me valent mieux que nos Parisiens. C'est une fête que j'ai à te raconter, figure-toi. Encore un réveillon! Il est probable que je finirai par m'en lasser. Quelle étrange chose, un plaisir officiel! Être contraint à la gaieté parce que finit le mois de décembre, et que l'on célèbre quelque part la messe de Noël! Gontran m'avait écrit. Je lui avais envoyé le matin deux mots de réponse; on m'attendait. Je suis allé au théâtre d'abord; il y avait, çà et là, à travers les fauteuils d'orchestre, des jeunes gens qui se promettaient de s'amuser beaucoup, en sortant; j'ai entendu ce bout de dialogue:
«—Berlurette y sera-t-elle?