Elle est rapide, la pente des songes. Plus le malheur vous étreint, mieux le délire vous montre, rapproché, le but qui s'échappe. Terral se détacha de cette eau bourbeuse qui clapotait, qui scintillait, qui attirait. Il revint chez lui, machinalement, comme le chien rentre au chenil et, au lieu de se coucher, il resta assis, sans lumière, avec cette idée fixe: Partir!

La nuit l'avait encore maintenu dans ses pensées nouvelles. Mais avec le jour, toute son audace parut s'affaisser. La matinée était livide, c'était une de ces aurores qui ont froid. Il se sentait pénétré jusque dans les os par une atroce humidité. Il grelottait, ses dents claquaient comme les dents d'un cholérique. Il se déshabilla et se mit au lit. La fatigue l'accablait. Il s'endormit d'un sommeil troublé, plein de cauchemars et de visions mauvaises. Quand il se releva, le soir, il était plus fatigué que le matin.

Il avait faim, d'ailleurs.

—J'ai faim.

Cette pensée,—ce besoin,—s'empara de lui tout entier.

Il fouilla dans ses poches, ouvrit ses tiroirs, chercha: il avait trente sous à lui, trente sous.

—Qu'importe!

Il prit un vieux chapeau défoncé qu'il avait jeté autrefois, dans le fond d'une armoire et sortit, les pantalons crottés encore de la boue de la veille, les habits fripés. Alors il s'achemina vers les quartiers pauvres, chercha quelque gargotte où il pût manger sans crainte d'être reconnu, et entra. C'était une façon de crêmerie et de débit de vins, avec tables et bancs scellés au mur, et des saladiers de riz tout jaune et de compotes des poires à la devanture, sur fond de rideau rouge. La porte arborait encore, comme enseigne, le classique cadran bleu avec l'aiguille marquant neuf heures, ce qui voulait dire autrefois (ces cadrans aujourd'hui sont rares): Soupe à neuf heures.

Il y avait des maçons et des ouvriers qui mangeaient en faisant du bruit.

Terral choisit un coin, s'assit et demanda du bouillon, du bœuf, un peu de vin, n'importe quoi.