Elle lui prit le front, pencha jusqu'à ses lèvres la tête robuste de Terral, et lui donna un long baiser. Puis elle descendit, et regarda sa montre sous le premier réverbère.

—Huit heures, dit-elle. J'ai le temps d'aller retrouver Antonia.

Elle fit signe à un fiacre qui passait et jeta une adresse au cocher.

—Tu as une place dans ta loge? dit-elle à Antonia en arrivant chez son amie.

—Oui.

—Je vais avec toi. Je ne suis pas fâchée de revoir le ballet, moi. Et puis, ce Colbrun, est-il drôle au quatrième acte!

Resté seul, Fernand Terral, accoudé à sa fenêtre, regardait tour à tour la rue pleine de passants, les boutiques éclairées, la brume lumineuse au-dessus des maisons, le ciel d'un bleu profond, plein d'étoiles, mais surtout cette fourmillière bruyante, où, se disait-il, demain il allait s'ouvrir une place, brusquement, au prix de son sang peut-être!

M. de Bruand était seul, chez lui, dans son cabinet de travail, songeant. Il était assis devant son secrétaire encombré de papiers, relisant de vieilles lettres jaunies, se retrempant amèrement dans ce passé qui lui avait promis un si triomphant avenir. Il y avait des lettres de sa femme, des lettres d'amis, de Paul Barré, de quelques autres. Combien parmi ceux-là, qui n'écriraient jamais plus! Que de morts, de séparations, d'éternels adieux!

—Et l'on veut que le monde soit gai, songeait M. de Bruand. Il s'agite pour oublier, voilà tout. Quant au vrai sourire, cherchez-le sur les lèvres de roses des enfants. Passé quinze ans, la grimace commence!

Il ne savait pourquoi il s'était assis de la sorte devant les tiroirs où dormaient les douleurs et les joies d'autrefois. Le résultat de la rencontre du lendemain l'inquiétait peu. Il était sûr de lui. Mais un secret instinct le poussait. Il s'était senti le besoin de jeter un regard en arrière; la pente des souvenirs est glissante et le coup d'œil était devenu une contemplation.