— Ne plaisantez pas, monsieur le marquis!
— «Monsieur le marquis!» Encore!... Fanchette, si vous recommencez, je vous appelle citoyenne!
Mais, un matin, en allant au «Bureau des Étrangers», le petit marquis apprit une triste nouvelle. Il ne s’agissait plus d’espérer qu’on entrerait à Paris promptement. Un nom douloureux revenait dans les propos de la foule accourue aux renseignements, un nom qu’on répétait tout bas: Quiberon! La défaite! Le désastre!... Et, dans un grand deuil soudain, unis au nom du vainqueur, ce Lazare Hoche, on entendait des mots tragiques: «Auray... Les vaincus fusillés... La grève rouge...» Et Sombreuil, l’élégant Sombreuil, tombé, avec tant d’autres!
Au Parlement, le gouvernement annonçait que, du moins, sur la grève, le sang anglais n’avait point coulé; mais le petit marquis de Beauchamp d’Antignac frissonnait à la réplique superbe de Sheridan:
— Oui, mais l’honneur anglais a coulé par tous les pores!
— Ma pauvre Fanchette, dit-il, ce soir-là, à la comédienne, ce n’est pas encore cette fois-ci que vous reprendrez La Folle Journée...
— Encore huit jours, huit autres jours, monsieur le marquis!
— Hector, s’il vous plaît, mademoiselle!
Il se demandait si son devoir n’eût pas été de suivre d’Hervilly, Puisaye, et de charger avec eux les soldats de la République. Un scrupule l’avait retenu. Très vaillant, le petit marquis était prêt à toute bravoure. Mais il lui répugnait de combattre coude à coude avec l’étranger et, dans la petite chapelle des émigrés de King Street, à la messe dite en mémoire des vaincus de la prairie d’Auray, le marquis de Beauchamp d’Antignac pria pour ceux qui, morts pour leur foi et leur roi, auraient pu mourir pour la patrie.
Il se rappelait alors la journée brumeuse du dernier vendredi saint, où, dans les ténèbres de la sombre église, il avait écouté le sermon d’un jeune prêtre rappelant aux Français la passion de Jésus mort pour ses frères. Le marquis avait éprouvé là une émotion pareille à celle qui lui étreignait le cœur, aux jours de Noël, dans la petite église de Saint-Alvère.