Et tous ces Français chassés de France, comme blottis dans un asile de paix, grelottant un peu sous la voûte froide, écoutaient la voix de ce maigre prédicateur qui, d’un geste large, étendait sa main osseuse sur tous ces fronts, ces têtes pensives, ces exilés dont les malheurs comptaient peu, comparés aux crachats, aux insultes, aux blessures, à l’agonie du Martyrisé. Les auditeurs, à peine entrevus dans la pénombre de la chapelle, ressemblaient à des ombres, et le petit marquis avait eu là une sensation singulière: il lui semblait qu’il assistait à une messe de fantômes. Ou, encore, à une réunion de chrétiens traqués et menacés dans les caveaux des Catacombes.
Mais quand, au sortir du sermon, Fanchette, trempant sa main d’enfant dans le bénitier, lui avait tendu ses doigts mouillés d’eau bénite, le marquis s’était senti rappelé à une réalité plus souriante, et, cette main de bouquetière, il avait eu l’envie de s’incliner vers elle et de la baiser, comme il eût fait des doigts d’une marquise.
Et il se rappelait souvent le pâle jeune prêtre qu’il n’avait plus revu et qui était peut-être allé mourir au pays breton, comme tant d’autres.
Cependant, les ressources de M. de Beauchamp touchaient décidément à leur fin et les victoires républicaines ne permettaient guère d’espérer que l’exil finît bientôt comme les derniers écus de l’exilé. Les illusions s’envolaient, pareilles aux volées de perdreaux poursuivies autrefois dans les ratoubles.
Eh bien! il était écrit qu’il imiterait M. de Mornac, et Hector de Beauchamp se présenta bravement au directeur d’Astley Circus, en lui demandant s’il n’était pas besoin là d’un bon écuyer capable de montrer aux jockeys anglais comment on comprenait l’équitation en France.
Le manager reçut le petit marquis avec un sourire un peu ironique. Ce n’était pas à des Anglais qu’on pouvait apprendre à manier un cheval et ce dont le Cirque Astley avait besoin pour le moment, c’était d’un clown.
— Vous dites? fit Hector de Beauchamp.
— D’un clown. John Paterson nous a quittés. Un clown nouveau, un clown français serait une curiosité certaine. Eh! parbleu, vous êtes élégant, vous paraissez leste. Avec un peu de farine au visage et le costume du Gilles de Watteau, vous auriez grand succès, cher monsieur, je vous jure!
Le petit marquis se demandait si le manager en veine d’humour se moquait de lui.
En vérité, proposer au marquis de Beauchamp d’Antignac de se barbouiller de blanc le visage et de grimacer en souquenille de Pierrot sous les yeux du peuple de Londres? Ce manager poussait un peu loin la plaisanterie britannique.