Et, la veille de son départ, un beau soleil d’automne donnant un air d’été aux rues de Londres, le marquis de Beauchamp voulut revoir, une dernière fois, les coins de la grande ville où il avait si souvent promené, bercé sa mélancolie. Il entrait dans Westminster, pénétrait dans le Cloître, allait encore à ce «Bureau des Étrangers» où, cette fois, on lui donnait des nouvelles du roi Louis XVIII, que saluaient, là-bas, la plupart des maréchaux de l’Empire. Il éprouvait comme une volupté amère à se revoir dans les ruelles où il avait si souvent, lamentable et seul, traîné les talons. Tel qu’autrefois, le petit marquis redressait sa taille et passait le front haut parmi ces étrangers. Mais, maintenant, ce n’était plus l’espoir de la fin d’exil qui combattait sa tristesse, c’était la certitude d’échapper à l’étouffante atmosphère de Londres, aux pensées déprimantes, et les huit jours, les fameux et décevants huit jours qui avaient duré vingt et un ans, — près de vingt-deux ans, — ces ironiques huit jours s’appelaient demain!

Demain! En route pour la France! Demain, la fin d’un mauvais rêve! Demain, le mot qui résume tous les espoirs à la fois et toutes les revanches! Demain!...

Et, jusqu’au soir ayant erré, battu le pavé, regardé les boutiques, longé la Tamise, le soir tombant et les lanternes des tavernes s’allumant, çà et là, comme de gros yeux rouges, comme il passait dans le Strand pour regagner le chemin de Saint-James et le logis de Crown Court, le petit marquis fut arrêté par une pancarte affichée à la porte d’un débit de wines and spirits, où l’on donnait à boire entre deux chansons et deux gigues. Un nom l’attira: Boney, et un titre: Boney on board the Bellérophon. Bonaparte à bord du navire où il avait cru trouver asile.

Le marquis de Beauchamp, toujours curieux, voulut voir. Comment parlaiton de l’Usurpateur, là dedans? Il descendit, par un étroit escalier de pierre, dans un caveau empli de fumée et garni de tables autour desquelles buvaient et mangeaient des spectateurs aux faces brutales de matelots ou de rôdeurs. Il y avait aussi des filles aux bras nus, belles, rieuses, dépoitraillées. La taverne sentait l’ale et le tabac. Le petit marquis eût préféré l’ambre et il se disait que sa curiosité le menait là en un étrange cabaret. Sans même lui demander ce qu’il voulait, un garçon à mine de boucher lui apporta de la bière et un roast beef et, mis en appétit malgré l’odeur, le marquis réclama du pain, ce qui provoqua chez le steward un étonnement profond.

— Vraiment, songeait le marquis, pour mon dernier repas, je n’ai point choisi le lieu le plus élégant!

Mais chose curieuse, la bière était exquise et le roast beef excellent.

— On a de ces surprises, pensait encore Hector de Beauchamp. Il faut parfois goûter à la cuisine du peuple!

Et, dans cette atmosphère épaisse, parmi ces matelots et ces belles filles, il mangeait de bon appétit après avoir touché du bout des lèvres à la nourriture, et il se divertissait aux clowneries des danseurs qui se succédaient sur l’estrade, applaudis, acclamés par les hurrahs du public, les pots d’ale frappés sur les tables ajoutant leur fracas aux bravos gutturaux; — il s’amusait de ce tapage et de cette beuverie de taverne, le petit marquis, lorsque, à son grand étonnement, il vit tout à coup apparaître sur ces planches un chanteur, un acteur portant le costume dont les caricatures féroces de Rowlandson revêtaient, d’ordinaire, Bonaparte, les grosses bottes éperonnées, la redingote grise et le large chapeau déjà légendaire, et, à cette apparition, un hurrah formidable, accompagné de rires insultants, s’éleva, éclata comme une explosion et, souligné par des rires, souffleté par des sifflets, un nom, un nom unique retentit, ironiquement, férocement prononcé:

— Boney! Oh! Boney!

Et une voix de stentor, que l’old Irish whisky rendait étrangement rauque, ajouta: