Et, à chaque refrain, c’était, dans la taverne, un enthousiasme formidable, un tonnerre de bravos, des cris, des hurrahs, des injures. Hector de Beauchamp sentait son cœur battre à ces insultes, qui, en frappant un vaincu, atteignaient un homme qui, après tout, avait représenté la France. Il allait se lever décidément et remonter le petit escalier qu’il avait descendu; mais il s’arrêta en voyant surgir, à côté de ce pitre qui incarnait Napoléon, deux superbes grenadiers anglais prenant Boney par les oreilles et dansant avec lui une gigue effrénée, coupée de bourrades et de supplications, et, entre les habits rouges, l’homme en redingote grise se faisait petit, suppliant, pleurant et lâche.
Le petit marquis se rappelait avoir vu, à la fête de Saint-Alvère, des montreurs de marionnettes jouer La Tentation de Saint Antoine, de M. Sedaine, avec le solitaire tourmenté par les diables:
Messieurs les démons,
Laissez-moi donc!
«Non, tu chanteras,
Tu danseras, et tu riras!»
C’était la même scène, transportée dans un public house de Londres. C’était Bonaparte bafoué et forcé, lui aussi, de «danser en rond» comme le pantin de la baraque foraine. Et, tout à coup, le petit marquis entendit les grenadiers rouges chanter à leur tour: Le fouet au Français! Le chat à plusieurs queues au petit Français! Et les clowns, déguisés en soldats, allaient arracher à Boney ses vêtements, et le fouetter publiquement devant ces buveurs de stout et ces filles; — mais le petit marquis se leva brusquement, se dressa devant sa table, étendit la main vers les acteurs de pacotille et dit, la voix nette comme un coup de clairon:
— Assez!
Instinctivement, les danseurs, étonnés, interrompirent leur gigue. Tous les consommateurs d’ale et de bœuf se retournèrent vers le spectateur qui interrompait ainsi la représentation. Des voix interrogèrent:
— Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce qu’il y a?