Le petit marquis, fièrement, répéta:
— Assez!
Puis, promenant autour de lui un regard circulaire, il prononça, en excellent anglais:
— On n’insulte pas un homme à terre! Ce que chante ce drôle est indigne de vous, Anglais!
Il y eut un moment de stupeur dans la salle enfumée. Les yeux étonnés s’entre-regardaient. Mais, à l’accent du marquis, à son attitude, à son geste, on comprit bien vite, et il y eut une ruée soudaine vers ce petit homme seul qui, hardiment, brava cette foule.
— C’est un Français! C’est un partisan de Boney! A la porte, le Français! Dehors, le French dog, le chien de Français!
Le petit marquis, l’émigré, l’adversaire de M. de Bonaparte, éprouvait un singulier sentiment de colère belliqueuse. Ce n’était plus Boney qu’on venait d’insulter, qu’on osait publiquement fouetter dans ce bouge, c’était la France même. Il se sentait, devant ces étrangers ivres de joie brutale, Français, très Français, uniquement Français. Pour lui, dans ce Waterloo qu’on exaltait, c’était Fontenoy qu’on bafouait, et, devant ce tas de gens hurlant contre lui, enfonçant son chapeau sur sa tête, il se rappelait les mots d’ordre de l’ancêtre: «Assujettissez vos chapeaux, messieurs les maîtres; nous allons avoir l’honneur de charger!»
Il était debout au milieu d’un cercle de forcenés. Tout le menaçait, jusqu’aux comédiens sur l’estrade, jusqu’au danseur chargé de la parodie de Bonaparte, et qui criait: «Assommez-le!»
Parmi ces adversaires soudain déchaînés, le petit marquis vit, tout à coup, un géant à face noire qu’il n’avait pas aperçu dans la taverne. Il reconnut le nègre du Cirque Astley, le terrible boxeur Mac Lee. Le nègre répétait:
— Oh! je le connais, celui-là! C’est le petit Français qui a voulu faire le malin et qui ne sait même pas se tenir à cheval!