Le major général avait dans le capitaine van Elven une confiance absolue. La froideur même de Cornélius était rassurante. S’il eût été certain d’échouer, le capitaine eût brisé son épée plutôt que d’exécuter un ordre inutilement meurtrier. Ou encore il eût marché seul, droit à la mort, en essayant tout pour épargner la vie de ses hommes. Engelvaard avait bien deviné: le sourire furtif de van Elven signifiait en effet qu’on pouvait traverser le Guepo-Upas. Ce sourire de mathématicien qui entrevoit la solution d’un problème, de l’artiste qui achève par la pensée son tableau, du poète qui entend à son oreille tinter la rime d’or, Cornélius l’avait laissé monter à ses lèvres sans songer que le major général y pourrait voir la critique silencieuse de la témérité de Carlos Flink et la conviction d’une revanche.

C’était pourtant cela que signifiait ce sourire.

Cornélius obéit. Le lendemain, il partait avec ses soldats pour la vallée de mort. Des chiens attachés avec des cordes suivaient en rechignant la colonne, tirés par des soldats comme des bœufs qui sortiraient de l’abattoir. Devant la vallée, on s’arrêta. Cornélius van Elven était très pâle, mais il souriait encore. Il donna l’ordre de détacher les chiens et de les faire entrer dans la vallée. Il s’agissait de savoir combien de temps les animaux resteraient vivants dans l’atmosphère délétère. Les chiens partirent en jappant. Alors Cornélius monta sur un tertre, regarda au loin la vallée pleine de cadavres et tira sa montre. Au bout de sept minutes, trois chiens étaient abattus, tombés sur le côté et comme foudroyés. Le dernier vécut dix minutes. L’air méphitique du Guepo-Upas allait vite en besogne.

Cornélius demeura un moment la tête penchée comme faisant un calcul mental. Il savait la profondeur et l’étendue de la vallée, il comptait le nombre de pas qu’il faudrait faire pour atteindre les Chasseurs de têtes dont on entendait vaguement les chants de guerre dans la montagne. Tout à coup, il se tourna vers son lieutenant, et d’un ton bref il laissa tomber cet ordre étrange:

— Lieutenant Rudolph, les cigares!

Le lieutenant fit aussitôt ouvrir une caisse, et comme on leur eût distribué des cartouches, on distribua des cigares aux soldats. Deux cigares par homme. Les fantassins paraissaient étonnés, mais le capitaine Cornélius avait calculé que la combustion du tabac permettrait à ses hommes de respirer, au moins pendant quelques minutes, un autre air que l’atmosphère mortelle du Guepo-Upas.

Les fusils étaient chargés, les baïonnettes au canon.

— En avant! cria Cornélius qui, le cigare aux lèvres, entra dans la vallée comme y était entré Carlos Flink, c’est-à-dire le premier.

L’expédient, très simple et très vulgaire, du cigare, sauva pourtant la compagnie tout entière, et pas un soldat ne succomba avant de rencontrer l’ennemi. Ceux qui s’arrêtèrent furent ceux-là seuls qui voulaient donner un salut d’adieu à leurs camarades tombés la veille. Les cigares n’étaient pas même à demi consumés lorsque la compagnie aborda de front les Chasseurs de têtes surpris, et grimpa allègrement, pour les débusquer, le long des flancs desséchés des montagnes où les rebelles se croyaient invincibles. Les cailloux roulaient sous les pieds des assaillants, les balles des révoltés couchaient çà et là quelque soldat sur la pente roide; mais la colonne de Cornélius van Elven montait toujours, le cigare aux dents, suivant hardiment le capitaine qui, tête baissée, l’épée à la main, courait, avant tous, à l’ennemi.

Le succès était complet. Ceux des Chasseurs de têtes qui ne furent pas tués se rendirent. Les arroyos de Batavia furent illuminés, le soir, et les lanternes de Venise se balancèrent au bout des larges feuilles des palmiers. Le gouverneur réservait au capitaine Cornélius une sorte de rentrée triomphale. Cette fois, le banquet offert à la colonne victorieuse fut joyeux et plein de rires. Les salades de bambou, les plats de riz et de kari, pimentés au poivre rouge, disparurent, attaqués par de braves gens aux larges estomacs qui, après avoir vaillamment bravé la mort, n’étaient point fâchés de saluer la vie, et le major général fit amplement distribuer aux soldats, en attendant les grades et les croix, de ces longs cigares que fument, là-bas, les Hollandais en les allumant avec du bois de santal.