La compagnie décimée du capitaine Carlos Flink avait reçu aussi sa distribution de cigares, mais — chose qui produisit à Batavia un déplorable effet — elle les refusa. Quelques hommes seuls acceptèrent, puis, quand ils voulurent fumer, leurs camarades leur arrachèrent les cigares et les foulèrent aux pieds. Il se passait ce phénomène, assez rare dans les armées, que les vaincus étaient jaloux de leurs vengeurs. Adriaan-Carlos Flink, leur chef, n’avait point paru au banquet, comme si la victoire de Cornélius van Elven eût été pour lui une seconde défaite.
Le soir même, au sortir du repas, Cornélius se rendait tout droit chez Flink et lui expliquait comment et en vertu de quel ordre pressant il s’était chargé de poursuivre les Chasseurs de têtes. Il lui rappela que, loin de vouloir passer pour un rival, il avait porté hautement la santé de son ami Adriaan-Carlos. Il essaya de faire entendre à Flink que, s’il y a des revers personnels, il n’y a jamais que des triomphes en commun, et que le sacrifice héroïque de la veille avait préparé, en imposant la prudence et la ruse, le succès même du lendemain.
Carlos Flink répondit simplement, d’un ton légèrement ironique, qu’il avait été habitué à combattre avec du salpêtre et non avec du tabac.
— Toutes les armes sont bonnes, répliqua Cornélius en souriant très doucement et comme s’il n’eût pas compris l’intention de son ami.
— Je ne suis pas de cet avis, fit Carlos, et il y a de certaines inventions adroites que n’auront jamais les insensés, les fous qui cherchent à toute heure l’occasion de bien mourir!
Cornélius souriait toujours.
— En vérité, Carlos, tu sais pourtant bien que nul d’entre nous ne craint la mort. Je pense que tout homme est brave, comme disait Wellington, le duc de fer. Mais la guerre chevaleresque n’est plus et la guerre scientifique commence!
— Je le sais bien. On s’aperçoit tous les jours que les héros d’Homère sont finis!
— Voyons, dit Cornélius, pardonne-moi mes cigares qui ne valent pas, j’en conviens, ton intrépidité, et prends la main que je te tends. Tes soldats sont courroucés contre les miens. Les pauvres diables ne comprennent pas qu’ayant fait leur devoir comme nous, ils aient été moins heureux que nous. Apaisons cette méchante humeur, et demain promenons-nous dans Batavia, bras dessus, bras dessous, comme hier et comme toujours.
— Jamais, dit Adriaan-Carlos.