— Jamais? Et pourquoi? Que t’ai-je fait?

— Tu m’as causé la plus grande douleur de ma vie, tu m’as fait sentir combien une nature froide et calculatrice est supérieure, au point de vue du succès, à une âme bouillante et ardente... Et puis... et puis... ma foi, pourquoi ne pas te le dire? Je sais... et voilà ma blessure... je sais... que tu as demandé la main de Margaret Holtius, et que cette main t’a été accordée.

— Eh bien?... dit Cornélius en devenant alors légèrement pâle.

Margaret Holtius était la fille d’un négociant hollandais et d’une femme de Java, une adorable fille d’une séduction irrésistible, les yeux grands et noirs, d’une douceur veloutée, que traversaient parfois des éclairs fauves, le type le plus complet et le plus charmant de la beauté métisse, énergique comme une Arabe, caressante comme une enfant.

Cornélius s’était épris d’elle pour l’avoir vue étendue dans sa voiture, passant, à l’ombre des grands arbres, comme la vision même de la grâce, tandis que les musiques militaires jouaient les airs nationaux dans la plaine de Waterloo, la grande promenade de Batavia. La séduction électrique, douce et fière de Margaret, avec ses toilettes de cachemire bleu de ciel, blanc ou rose clair, l’espèce d’attrait fauve et exquis de ces yeux aux larges prunelles, de ces cheveux d’un noir puissant, avaient captivé jusqu’à l’âme Cornélius, dont l’apparente froideur cachait une volonté absolue et des résolutions hardies. Il entendait parfois célébrer, par les chanteurs malais qui passaient sous ses fenêtres, les capiteuses séductions des beautés javanaises, et il ne pouvait s’empêcher de songer à Margaret lorsque le chanteur s’écriait, multipliant les images dans cette éternelle chanson d’amour qui est chez tous les peuples le cantique des cantiques:

Ses lèvres sont de la couleur d’une écorce,

D’une écorce fraîche et rouge;

Ses sourcils sont comme deux feuilles d’arbre,

Ses yeux sont étincelants, son nez est rose,

Sa peau éblouit, ses bras sont comme un arc,