Carlos s’était détourné et demeurait impassible.
— Adieu, Carlos! s’écria enfin Cornélius van Elven.
Et il s’élança hors du logis d’Adriaan-Carlos Flink.
Pendant qu’il se retournait encore dans la rue pour voir si son ami n’allait point se montrer à sa fenêtre et le rappeler, Carlos se jetait en pleurant de rage sur son lit de nattes, et il avait envie de crier: Cornélius! Cornélius! Mais un double sentiment de jalousie meurtrie, d’orgueil et d’amour blessés à la fois, le retenait, arrêtait ce cri dans sa gorge.
Cornélius van Elven était déjà loin maintenant.
II
Ainsi, de ces deux amis réunis jusque-là par d’intimes liens, une double rencontre, — la gloire d’un combat et l’œillade fauve d’une métisse, — venait de faire deux rivaux. Ils ne se parlèrent plus durant leur séjour à Batavia, ou n’échangèrent que de brèves paroles dictées par la nécessité du service. Ce qui les séparait était d’autant plus redoutable que c’était un sentiment plus vague de jalousie. Il semblait à Adriaan-Carlos que Cornélius venait de lui voler sa gloire, de lui arracher son amour, et Cornélius van Elven commençait à trouver que le capitaine Flink nourrissait d’étranges et noires idées. Ces deux hommes, liés naguère par l’affection la plus dévouée et dont toutes les pensées avaient été communes, paraissaient déjà ne plus se comprendre.
Il semble que la haine entoure d’une sorte de buée sinistre toutes les actions humaines et les défigure comme ces jaunes et épais brouillards qui changent les hommes en spectres.
On eût dit, au surplus, que les soldats commandés par chacun des deux officiers prissent un sauvage plaisir à irriter chaque jour davantage ces blessures. Les rixes étaient fréquentes entre les deux compagnies, et les vaincus de Guepo-Upas ne pardonnaient point le succès aux vainqueurs. «Ce qui nous a manqué, disaient-ils ironiquement, ce n’est pas le courage, c’est le tabac!» Lorsqu’il fut question, en juin 1847, de ramener en Europe les régiments de l’armée continentale envoyés l’année précédente pour renforcer l’effectif de l’armée des Indes, des précautions furent prises pour éviter tout conflit. Le Ruyter emporta la compagnie du capitaine Flink et le Guillaume-III celle du capitaine van Elven.
Sur le Guillaume-III, le capitaine Cornélius emmenait avec lui Margaret Holtius devenue sa femme, Margaret souriante au bras de Cornélius, avec ses beaux grands yeux pleins d’admiration fixés sur cet homme dont le sang-froid, la bonté, le calme viril, la puissance faite de douceur lui plaisaient. Margaret s’était tenue sur le pont du navire, sa tête pâle, au teint mat légèrement doré, appuyée contre la poitrine de son mari, tandis que le bateau, filant avec le Ruyter, s’avançait vers cette ville inconnue pour la jeune femme et où Cornélius avait été élevé: Rotterdam!