Le soleil se couchait comme incendié avec de grandes raies d’un rouge d’or, tandis que le rivage apparaissait déjà sombre, à la nuit tombante, sous un ciel gris. Les bateaux rencontrés, avec leurs falots allumés, d’un éclat verdâtre, ressemblaient, sur l’eau du fleuve immense, à des lampyres entrevus dans l’herbe. Au loin, dans la brume, des étincelles scintillaient, une ville dessinait sa silhouette noire. En approchant, on distinguait à peine, dans une forêt de mâts d’un brun rouge, des espèces de jonques à liserés verts, et devant cet étonnant tableau à l’aspect féerique, ces maisons brunes où s’allumaient des lumières, cette tour d’église dominant au loin les mâts des navires, la lune qui se levait sur un fond bleuâtre découpait sur le ciel la silhouette bizarre d’un moulin. Margaret Holtius pouvait encore se croire loin de la vieille Europe, dans quelque coin curieux de Java ou de Bornéo, du Japon ou de l’Inde. Cette ville, ce clocher, ces mâts, c’était Rotterdam cependant!...

On avait, ce soir-là, pris soin de faire débarquer les passagers du Ruyter et ceux de Guillaume-III à une heure de distance. La compagnie du capitaine Flink avait été casernée fort loin de celle du capitaine van Elven, et les soldats d’Adriaan-Carlos devaient même partir le lendemain pour La Haye; mais l’ordre du départ ne vint pas, et les troupes restèrent à Rotterdam vingt-quatre heures de plus. Ces vingt-quatre heures allaient décider de la destinée de Cornélius et du capitaine Flink.

Les soldats et marins revenant de Java avaient soif de bière hollandaise et faim de gros baisers posés sur des joues fraîches. Il y a comme un accès de folie brutale dans la joie farouche du matelot qu’on descend à terre et du soldat qu’on rapatrie. Vive le coin de terre où l’on est né! Au diable les piments de Batavia, les épices, le riz et le kari! Qu’on oublie les Javanaises à la peau sèche, maigres et jaunes! Tout le Zand-Straat était en fête, bruyant et flambant, le lendemain du débarquement des bataillons des Indes. Au fond des musicos sinistres, illuminés de rouge derrière les rideaux blancs ou pourpre, — autour des comptoirs d’étain et devant la double rangée de bancs où se tenaient assises de futures danseuses en camisoles blanches, les bras nus, gras et blancs, les joues luisantes et carminées comme des pommes mûres, la peau gonflée de houblon, des rondes de kermesses de Rubens se formaient. On dansait au son des crins-crins; on hurlait à pleine voix, on buvait à plein gosier, on entendait, au fond du Zand, des cris de joie féroce et bruyante sortir de ces tabagies étranges qui arboraient ces noms bizarres sur leurs enseignes peintes: A l’Éléphant blanc de Siam, aux Rois Mages, au Cheval blanc dans un panier.

Les soldats de Flink et de van Elven s’étaient comme engouffrés dans ce Zand, avides de danses brutales, de rasades immenses, de poussées formidables. C’était le déchaînement hardi de la brutalité, les lendemains débordants et bestiaux de l’héroïsme. De folles chansons, entonnées au fond des rues, partaient avec des fusées de rires gras, mâles et niais. Un vent de liesse insensée passait sur ce fond, illuminé comme une forge, de vieille ville hollandaise. Les marins trinquaient aux prochains départs, buvaient aux prochains retours. Les soldats contaient gaiement leurs campagnes. Ceux du capitaine Flink s’étaient rendus au musico de l’Éléphant blanc. Ceux de Cornélius Elven dansaient dans un flot de poussière, sur le parquet poudreux des Rois Mages.

Tout à coup, le bruit se répandit dans le Zand que les soldats du capitaine Flink — par plaisanterie et pour se venger des fantassins de Cornélius — allaient entrer aux Rois Mages et prétendaient forcer leurs rivaux à fumer des cigares de paille, par allusion aux cigares du Guepo-Upas.

Les soldats de la compagnie de van Elven se mirent à rire. Fumer des cigares de paille! Subir la volonté des vaincus du Guepo-Upas! En vérité, c’était comique, et on allait donc un peu s’amuser à se dégourdir les poings!

Il se trouvait, d’ailleurs, qu’une partie de la compagnie ayant été retenue à la caserne, les soldats de Cornélius étaient moins nombreux dans le Zand-Straat que leurs adversaires décimés à Java.

— Peu importe! dit l’un d’eux. Que les Flinkois y viennent! on leur montrera ce que vaut la compagnie de fusiliers du capitaine Cornélius!

La bière aidant et la chaleur, les cerveaux s’échauffaient dans ces antres fumeux pleins de rires. On parlait maintenant d’aller rôtir les vainqueurs des Chasseurs de têtes dans le musico des Rois Mages. Déjà des pierres avaient été lancées contre les vitres du cabaret, brisant le verre et déchirant les rideaux. Les soldats du capitaine Cornélius se barricadaient en chantant dans la grande salle basse et, renversant les bancs de bois et le comptoir d’étain, se tenaient derrière, attendant, en riant, — des pieds de tables et des escabeaux ou des couteaux à la main, — l’assaut des grenadiers du capitaine Flink.

L’ivresse, l’ivresse brutale et lourde s’en mêlait. On voyait briller dans ces yeux striés de rouge des éclairs fauves. Au dehors, les soldats de Flink accouraient déjà, poussant des cris, sifflant, hurlant, répétant sur tous les tons une stupide chanson dont le refrain improvisé était: