— Vive le capitaine Cornélius van Elven! répondirent les soldats tapis derrière le comptoir d’étain renversé.
Il y avait comme une fureur multiple dans ces deux saluts devenus des cris de haine. C’était l’aiguillon soudain qui excitait les uns contre les autres ces hommes portant le même uniforme, parlant la même langue, et dont quelques-uns, comme Adriaan-Carlos et Cornélius, étaient nés peut-être dans le même village. Bras nus, la tunique jetée à terre, farouches, ces soldats s’attaquaient entre eux, s’étreignaient, se frappaient de leurs poings fermés ou de leurs couteaux ouverts, se colletaient dans de sauvages corps à corps, prêts à mordre ou à se déchirer le visage avec leurs ongles. On entendait des cris étouffés, des plaintes chargées de rage, des bruits sourds qui étaient des sons de bâton tombant sur des crânes ou des poings osseux frappant des poitrines, par une détente de muscles herculéenne. Et cette lutte pleine d’épouvante se passait dans la nuit, les lumières du musico ayant été éteintes; on entrevoyait vaguement, dans une pénombre pleine de blasphèmes et de menaces, des silhouettes qui grouillaient, sinistres, comme des ombres de damnés!
La nouvelle se répandit bientôt en ville que les soldats de l’armée des Indes s’égorgeaient entre eux dans le Zand-Straat. Cornélius, averti, quitta sa femme, boucla son ceinturon et accourut au moment même où Carlos Flink arrivait, furieux, sur le lieu de la mêlée.
— Nos hommes se battent, dit brusquement Adriaan-Carlos. Si les deux compagnies ont quelque démêlé à vider, ce devrait être pourtant l’œuvre des officiers et non celle des soldats!
— Quand vous voudrez, répondit Cornélius. En attendant, il faut que ce désordre cesse.
Il avait amené un clairon et quelques hommes de sa compagnie; il fit un signe, et le son clair et vibrant du cuivre retentit dans le Zand-Straat comme un cri de coq au milieu d’un orage. La foule se dispersa soudain devant les Rois Mages en apercevant, au bout de la rue, les éclairs des baïonnettes des soldats.
— Nos officiers! dirent les fusiliers en s’arrêtant tout à coup avec un respect instinctif.
La compagnie d’Adriaan-Carlos avait d’ailleurs échoué devant la barricade des Rois Mages. Plus d’un combattant se retirait, rasant la muraille, assommé à demi, les yeux bleuis, la joue déchirée, le sang sur le visage. Les autres, dans le musico, alignaient leurs blessés le long de la muraille, comme en bataille, et leur versaient du rhum pour les soutenir.
— Ainsi, s’écria Cornélius en s’avançant, voilà le spectacle que donnent, en retrouvant leurs foyers, les soldats de la Hollande? Il vaut bien la peine d’avoir été, là-bas, des héros, pour se conduire ici comme des bandits. — Oui, des bandits! répéta Cornélius, élevant la voix pour étouffer tous les murmures. Il n’y aura ni récompenses ni croix pour personne. Les soldats de l’armée des Indes se sont déshonorés!
— Oui, répondit Adriaan-Carlos, et c’est bien pourquoi ceux qui les commandent doivent faire oublier un tel scandale!