— Celui de nous qui reviendra au pays rapportera ce livre à lady Susannah France... le nom est écrit là!
Puis, résolument, à travers la glace, les compagnons de van Elven, attirés là-bas par le rêve, continuèrent lentement leur chemin.
Ils allaient, sous ce ciel blafard, crépusculaire, mordus par le froid, la peau bleuie, leur respiration devenant de la neige, fouettés par la tempête, déchirés par les glaçons, la barbe collée aux vêtements, les cils raidis changés en aiguilles gelées, les narines bouchées par le froid, la gorge serrée par l’angine, pris de vertiges, égarés, perdus, fantômes humains dont les ombres trébuchantes se détachaient vaguement sur cet horizon éternellement blanc, pareil à un linceul immense, à un drap mortuaire et sans fin.
VI
Ils marchaient sous un ciel lugubre, pâle et étincelant comme une coupole d’argent, apercevant maintenant, parfois, des vols de mouettes, d’eiders-ducks et de dove-kies, les pigeons de la mer.
— Savez-vous où ils vont, disait alors Cornélius, plein de fièvre et de joie, en montrant ces oiseaux. Ils vont au delà des glaces chercher l’air plus doux, les eaux chauffées par le Gulf-Stream, la mer immense! Ils vont, comme nous, vers la Mer libre! Allons, compagnons, en avant!
Mais, à mesure que les jours passaient, les forces de ces intrépides s’usaient lentement, et Cornélius sentait le découragement s’infiltrer, comme un poison, dans les âmes. Le sourd appel de la patrie lointaine disait tout bas: Reviens! au cœur de chacun d’eux. Ils parlaient de s’arrêter, de camper, de laisser Cornélius s’aventurer seul jusqu’au delà du point où ils étaient parvenus et de l’attendre là, blottis dans la neige.
— Vous le voulez? leur dit alors Cornélius. Je sens, je sais pourtant que nous ne devons pas être à plus de trois ou quatre journées de marche de cette mer qui est mon rêve. Les mouettes sont plus nombreuses, voyez! Pourtant, vous redoutez de me suivre et votre courage est à bout? Eh bien! soit, j’irai seul! ou je n’irai qu’avec ceux qui ont encore la foi: qui m’aime me suive!
Un seul homme se détacha du groupe des survivants de l’Espérance. C’était Justus van Doole, le chirurgien.
Il prit avec lui des biscuits, du thé, du whisky gelé, deux chiens aux longs poils blancs, et il partit.