Le soir, tandis que le théâtre de la Nation jouait Castor et Pollux, et que le théâtre de mademoiselle Montansier donnait la première représentation des Jumeaux de Bergame, les Noces cauchoises et Jeannot ou les Battus paient l'amende, la nouvelle se répandait dans Paris que le général Luckner annonçait qu'après une canonnade héroïque de trois heures, les troupes françaises, les volontaires de la Révolution, étaient entrés dans Courtrai, aux acclamations du peuple, et repoussant devant eux l'ennemi,—tout en chantant.

Le peuple, vainqueur aux Tuileries, l'était aussi aux frontières.

Souvenirs d'autrefois! Grandes journées tumultueuses! Poudreux et superbes souvenirs qui sentent en quelque sorte le salpêtre et le soufre des journées d'orage! Comme on en parlait un jour, vers 1835, à ce Barère, qui tout rhéteur qu'il fut, avait pourtant encore l'âme révolutionnaire, il regarda avant de répondre ceux qui lui reprochaient l'audace, la violence, les moyens rapides et foudroyants de ces hommes d'alors; il semblait hésiter à sortir d'un silence qu'il s'imposait peut-être; puis, tout à coup:

—Jeunes gens, dit-il, d'une voix grave qui semblait sortir d'un sépulcre, jeunes gens, vous nous trouvez insensés et égarés. Souvenez-vous pourtant d'une chose, et que c'est Barère qui vous l'a dite:—C'est que la vérité n'arrive à l'oreille des rois que par les portes enfoncées!

Et Barère redevint muet.

LE DIX AOÛT 1792

Il y a soixante-dix-sept ans[4], autour des Tuileries, les balles sifflaient et, en quelques heures d'une poussée vigoureuse et d'un rude coup d'épaules, le peuple broyait un trône et renversait une monarchie de plusieurs siècles.

[Note 4: Nous laissons à ces fragments tout ce qui peut donner la date du temps où ils furent écrits. Leur ton indique bien qu'ils viennent d'une époque de lutte—la lutte contre l'empire, et c'est ce qui explique leur caractère enflammé.]

10 août 1792! Il y avait trois ans déjà qu'on avait pris la Bastille. Il y avait trois ans que, dans une nuit de superbe ivresse, les privilégiés avaient abandonné des priviléges qu'ils devaient essayer de reprendre plus tard. Il y avait trois ans que le peuple s'était écrié: «Je suis libre!» et s'était cru libre. Il y avait trois ans que la Révolution, disait-on, était faite. Et pourtant la nation souffrait des mêmes maux et supportait les mêmes injustices. Le sang avait coulé au champ de Mars et la loi martiale avait arboré son drapeau. Les patriotes étaient tombés fusillés à Nancy et les coeurs avaient bondi aux nouvelles de ces massacres. Devant la volonté populaire, le roi se tenait immobile et coi, mais tout bas appelait contre ses sujets l'ennemi que «l'Autrichienne» demandait tout haut. La cour trahissait, livrait l'Assemblée. Les députés allaient briser leurs efforts contre le flegmatique veto royal. Et tandis que le peuple malheureux, que les petits bourgeois ruinés par les émigrés partis sans payer leurs dettes, souffraient et demandaient du calme et de la liberté, le roi de France regardait du côté du Rhin si les armées du roi de Prusse et de l'empereur d'Autriche n'allaient pas bientôt venir.

Depuis le mercredi 11 juillet, la patrie, la chère France, était déclarée en danger. «Citoyens, la patrie est en danger!» C'étaient les termes du décret même de l'Assemblée nationale. Ils se levaient, les patriotes, couraient à la frontière et, gais et chantants, sûrs de leurs droits et sûrs d'eux-mêmes, ils bravaient, combattants improvisés, guerriers volontaires, irréguliers de la victoire, les vieux soldats d'Allemagne et les grenadiers prussiens.