Avec ces jeunes gens, enrôlés de la veille, marchaient les troupes régulières devenues patriotes.
Une colonne d'émigrés, des voltigeurs de l'armée de Condé, se trouvant face à face avec ces anciens régiments de la royauté devenus les régiments de la nation, leur criaient: «Désertez! venez à nous! à nous, brave régiment Dauphin!»
Et l'ex-régiment Dauphin, la baïonnette en avant, courant au pas de charge sur les gens à cocarde blanche, leur répondait dans un seul cri:
—On y va!
Pendant ce temps, à Paris, on lisait tout haut dans les rues, dans les clubs, le manifeste insolent du duc de Brunswick (manifeste conservé aux Archives et signé Brunsvig). On se montrait les caricatures menaçantes confectionnées par les royalistes, et qui représentaient les puissances étrangères faisant danser «aux députés enragés» et aux Jacoquins (Jacobins) le même ballet que le sieur Nicolas faisait danser jadis à ses dindons. Le peuple sentait le rouge lui monter aux yeux à toutes ces insultes. Les sections s'agitaient, menaçantes. Camille Desmoulins parlait tout haut de l'heure de la justice qui venait. Trente mille citoyens de la section des Gravilliers, la bouillante cuve révolutionnaire parisienne, tous ceux de la section Mauconseil, proclamaient la déchéance de Louis XVI. Et quarante-six sections après elle, déclaraient que Louis XVI, Louis le Faux, n'était plus roi des Français.
Le duel se préparait ainsi. Autour de lui, le roi groupait ses fidèles, ses chevaliers du poignard, ses grenadiers des Filles-Saint-Thomas et ses Suisses. Il envoyait à ses gentilshommes des cartes bleues, qui signifiaient: Venez! Il comptait et recomptait le nombre de combattants dont il pouvait disposer. Il croyait, il espérait en finir, cette fois, avec la Révolution menaçante, et ses aveugles courtisans lui montraient déjà Paris foudroyé, les patriotes fusillés, l'Assemblée dissoute et la monarchie promenant à travers les rues désertes sa victoire et ses vengeances.
Le roi n'avait pourtant qu'à écouter la grande clameur parisienne pour savoir enfin ce que pensait le peuple. Un soir, un soir d'orage, le crépuscule venu, tandis que Louis et la reine rêvaient, songeaient, attendaient l'heure peut-être de commander le feu, pendant que les éclairs traversaient le ciel noir et que pesait l'atmosphère lourde et pleine de soufre, un chant inconnu, superbe, effrayant, grandiose, avait éclaté dans la nuit. Le roi était demeuré étonné, la reine avait tressailli. Ce qu'ils entendaient là, ils ne l'avaient entendu jamais. C'était quelque chose d'inouï et d'irrésistible, une immense menace, le cri puissant d'une nation poussée à bout, le coup de clairon d'un peuple qui s'arme, l'appel de liberté et de délivrance, le hennissement victorieux du coursier trop longtemps dompté qui se relève et secoue ses maîtres, c'était le grand refrain national, la grande chanson de la France victorieuse et libre, c'était la Marseillaise!
La reine dit:
—D'où vient ce bruit?
Ce n'était plus, pour l'archiduchesse, le soupir du clavecin entendu à travers les pins de Schoenbrünn, ce n'était plus les doux airs suisses du Pauvre Jacques à Trianon, ce n'était plus la romance de Rousseau, le Devin du village, ou les hymnes royalistes de Grétry. C'était la marche militaire que chantaient en entrant à Paris les fédérés de Marseille et qu'ils venaient lancer, en faisant trembler les vitres du château, sous les fenêtres des Tuileries: