—Demain, vendredi, jour de la Saint-Laurent, sera la vengeance de la
Saint-Barthélémy.
Sonne, tocsin de ma paroisse, comme avait sonné, en août 1572, le tocsin de Saint-Germain l'Auxerrois.
Le jour venu, la grande masse populaire s'ébranla. De la Bastille, par le faubourg, quatre-vingts divisions de sectionnaires descendaient vers l'hôtel de ville, et leurs baïonnettes oscillaient à l'aurore avec les remous d'un fleuve de fer. Les Marseillais marchaient à l'avant-garde, et, entre les compagnies des gardes nationaux, les hommes du peuple, leurs piques à la main, suivaient en chantant.
Au palais, on buvait, on attendait; l'insurrection victorieuse allait retrouver, dans quelques heures, les tessons des bouteilles que les Suisses vidaient en criant: A bas la nation! et vive le roi! Le roi songeait déjà à chercher un refuge à l'Assemblée nationale. Il comprenait (trop tard) que la loi seule maintenant le pouvait protéger. A huit heures, il quitte son palais, se réfugie avec la reine dans la loge du logographe et, tandis qu'à cent pas de là on s'égorge, il s'inquiète tristement de son estomac qui le tiraille, et regrette, le pauvre homme, non pas son trône, mais son garde-manger.
Le peuple avait attaqué déjà le Carrousel. Je me trompe. Le peuple, fiévreux, emporté, quittant les sections, les laissant assez loin sur les quais, s'était engagé en désordre dans les ruelles que formait alors le Carrousel, pâtés de maisons, culs-de-sac boueux, quartier de Paris vermiculaire, dont l'impasse du Doyenné donnait encore une idée il y a trente ans. Les Suisses étaient postés dans ces masures, cachés dans ces replis, fusils chargés. Les gens du peuple s'avancent, on leur ouvre les grilles, ils passent. Ils croient entrer dans ce palais des rois tête haute et armes basses, pacifiquement. Ne sont-ils pas chez eux? Soudain, la fusillade éclate. Les Suisses, à bout portant, font sauter les cervelles et trouent les poitrines. Accablés, égorgés, les hommes tombent. C'en est fait, l'avant-garde de l'insurrection est écrasée, et les grenadiers suisses poussent gaiement un cri de victoire devant cette troupe dispersée.
—Où sont-ils, les Parisiens?
Patience! Ils sont là-bas. Ils viennent. Ils viennent en bon ordre; en colonnes serrées, et les fédérés de Marseille et de Bretagne marchent avec eux. Fournier l'Américain mène les Marseillais. Les Marseillais ont deux canons. Feu, feu à mitraille! et le vieux palais des Médicis reçoit les premières balafres de la main populaire. Feu! et les boulets parisiens, la grenaille, les clous ramassés dans le ruisseau, la ferraille des revendeurs de la rue de Lappe, répondent aux balles des grenadiers de la garde royale. Feu! et l'on n'a point de munitions, point de gargousses! Feu! et les cartouches manquent. Feu! et les gamins de dix ans, les éternels et héroïques Gavroches, les Gavroches du 10 août, vont, sous la mousqueterie, ramasser de la poudre dans les gibernes des morts. Feu! feu!
La fusillade croisée qui part du château ne fait pas reculer les assaillants d'une semelle. Ils tombent. Mais leur dernier cri est: En avant! Et les survivants avancent. Tout à l'heure, corps à corps, ils combattront avec les Suisses, avec les gentilshommes déguisés. Leur torrent furieux va tout emporter. Ils ont atteint la grande entrée, ils s'engouffrent dans les Tuileries, ils frappent, ils trouent, ils tuent. On se bat partout, dans les escaliers, dans les galeries, dans la chapelle; on dispute, on conquiert le palais marche par marche, dalle par dalle. Du sang partout. Des blessés partout. Les Suisses, morts ou vivants, sautent par les fenêtres. Le palais entier, sous ce beau ciel bleu, a l'air en flammes. A travers la fumée, les uniformes rouges des pauvres fuyards appellent les balles. Les balles sifflent sous les marronniers dont les feuilles tombent et dont le tronc saigne. Sous les arbres, les Suisses effarés, s'enfuient et meurent. Ils se sont groupés auprès du petit bassin, ils battent en retraite, massés, vers le bassin octogone. A chaque pas, la petite troupe est moins compacte. Un homme tombe la tête fracassée, un moribond râle, jette un dernier regard à ce ciel, à ces arbres, à tout ce qui est la vie, et songe, agonisant, aux lacs tranquilles, aux montagnes vertes, aux soirs pacifiques de son canton républicain. Le Ranz des vaches revient à ses oreilles qui n'entendront plus, et lui fait oublier la Marseillaise. Soldat mercenaire, pauvre paysan de Lucerne ou d'Unterwald, qu'es-tu venu faire ici?
Tout à l'heure, divisés, sabrés, ils iront mourir bravement, froidement, au pont Tournant où Lambesc sabrait hier le peuple, ou sur la grand'place, non loin de cet endroit où le roi périra demain.
C'en était fait. Le peuple victorieux avait triomphé de la monarchie.
L'Assemblée nationale était maîtresse des Tuileries. Santerre et
Westermann, Danton, de sa grande voix, pouvaient dire au peuple:
«Maintenant, tu es libre!»